Développer une communauté bie

Je me demande souvent quelle est ma place exacte dans « la communauté LGBT ». J’ai parfois le sentiment de vivre dans la communauté, tant j’excelle à fuir le monde cis et hétéro là dehors. 95% des gens que je fréquente sont « queer » (je veux dire par là : lesbiennes, gays, bis et/ou trans). C’est sur internet que se déroule une bonne part de ma vie sociale. D’autres fois, je me rappelle justement que je vis à la marge de la communauté LGBT, sur Twitter plus que dans le milieu des assos, des soirées, du militantisme de terrain (ce qui ne m’empêche de militer à mon échelle au quotidien puisque je suis out dans à peu près tous les contextes et en général plutôt bien disposée pour faire de la pédagogie).

Certains ont l’air de penser que les bi-e-s s’adaptent bien partout, dans le « monde hétéro » et dans le « milieu » ; puisqu’ils ont un « privilège hétéro », ils se sentiraient partout chez eux. Je n’irais pas parler pour les autres bi-e-s mais personnellement je me sens bien nulle part, je me sens à ma place nulle part et mon supposé privilège hétéro je me demande bien où il est.

C’est dans ces moments-là que je me rappelle pourquoi j’ai ce besoin d’une communauté bie. Je crois qu’on a des sujets à aborder qui ne peuvent l’être que par nous et je pense que ça nécessite qu’on ait nos espaces. En entendant, je crois bien que c’est pour ça que je me sens en décalage partout.

Je ne vais pas faire une liste exhaustive des questions qu’on pourrait aborder pour faciliter le bon développement d’une communauté bie, juste proposer ici quelques thèmes sur lesquels j’aimerais qu’on réfléchisse :

  • Comment est-ce qu’on envisage l’intersection genre/bisexualité ? Comment est-ce que la biphobie impacte différemment les hommes et les femmes ? Ce qu’on sait pour le moment c’est que la pression à se définir soit hétéro soit homo est plus forte concernant les hommes. La fluidité et la bisexualité masculines sont moins fréquemment représentées et sont jugées moins crédibles/valides que la fluidité et la bisexualité féminine. De l’autre côté, la sursexualisation, la culture du viol et la misogynie posent des problèmes spécifiques aux femmes bies qui mériteraient d’être plus discutés. Il me paraît assez clair que les difficultés à affirmer/maintenir une identité bie et les vécus de discrimination homobiphobe vont différer selon le genre. Il faut qu’on détermine comment on va gérer les questions de mixité/non-mixité selon le genre au sein d’un mouvement bi.
  • Comment est-ce qu’on se positionne vis-à-vis des autres bi-e-s, des lesbiennes et des gays ? Je pense que comme beaucoup de bies, je comprends bien mieux le vécu des femmes lesbiennes que le vécu des hommes bis, tout simplement parce que je suis une femme, je me suis brièvement pensé lesbienne, j’ai déjà utilisé « gouine » pour me définir en complément de « bie », j’ai déjà été vue comme lesbienne, etc. Aussi, il me semble que dans le monde hétéro, lesbianisme et bisexualité féminine c’est un peu du pareil au même pour un certain nombre gens. Il y a cette espèce de mentalité hétérosexiste qui plane dans l’air : « les lesbiennes sont toutes un peu bies, les bies sont au fond plutôt hétéras, les hétéras ont qu’à se forcer un tout petit peu pour être bies (il faut bien faire plaisir à monsieur) ; bref toutes les femmes sont bies à des degrés divers, donc disponibles pour les hommes ; en même temps aucune ne l’est vraiment, les relations entre femmes n’existent pas pour elles-mêmes mais pour la satisfaction masculine ». Je pense que ce système de pensée est au moins autant lesbophobe que biephobe [1] ou plutôt non, je pense que lesbophobie et biephobie sont les deux facettes d’une même pièce, que les théoriser comme deux concepts complétement distincts est une stupidité, et qu’attaquer les deux profitera à l’ensemble des femmes, toutes orientations confondues. On doit s’interroger sur comment on veut se positionner vis-à-vis des femmes hétéros ou en questionnement et sur comment on veut s’organiser entre bi-e-s et plus généralement entre LGB. A mon avis on va avoir besoin de repenser certains concepts théoriques si on veut avancer tous ensemble en bonne intelligence. Je pense qu’il faut qu’on ait des discussions sur ce que le féminisme et le militantisme LGBT ont à nous apporter en tant que bi-e et sur ce qu’on a à apporter au féminisme et au militantisme LGBT. Clairement, la bisexualité est l’angle mort des études sur le genre et des études queer, il y a des choses à creuser de ce côté-là.
  • Sur les questions relatives à la bisexualité féminine : comment on gère nos relations aux hommes quand on est une femme bisexuelle ? Et nos relations aux femmes ? Comment on envisage nos désirs, nos plaisirs, notre rapport au corps, nos relations amoureuses et modes relationnels (monogamie, polyamour etc.), notre (a)sexualité ? Et quand on est une victime de violence masculine (ce qui est statistiquement bien plus fréquent pour les femmes bies que pour les femmes lesbiennes ou hétéros) ? Il y a un gros manque de ressources, de représentations et de prises de parole publiques sur le sujet.
  • Sur notre histoire : pour la connaître et la faire connaître, se reconnaître dedans, se construire avec, mieux comprendre ce qu’est la biphobie et d’où elle vient. A partir de là on pourra approfondir nos réflexions sur la biphobie et l’hétérosexisme et créer des ressources qui seront profitables au reste de la communauté.
  • A quelles difficultés est-ce qu’on fait face ? Des études (par exemple celle-ci) montrent : dépression, anxiété, TCA, addictions, tentatives de suicide et suicides, violences conjugales et sexuelles, pauvreté… Comment est-ce que ces difficultés sont liées à notre bisexualité ? Qu’est-ce qu’on peut faire collectivement pour améliorer notre situation ? Comment est-ce qu’on gère les problèmes d’anxiété, de dépression, d’addictions, etc. au sein de notre mouvement bi naissant ? J’aimerais des enquêtes pour mieux cerner le problème en France, des groupes de discussion, des réseaux d’entraide. J’aimerais qu’on fasse un travail de sensibilisation à l’intérieur et à l’extérieur de nos milieux LGBT.
  • Nos errances avant de s’auto-identifier bi/pan/etc. Nos coming out. Comment on gère concrètement le déni, la gêne ou l’hostilité qu’éveillent notre bisexualité, tant parmi les hétéros que parmi les gays et lesbiennes ? Comment on évolue dans le monde : dans nos familles, dans nos études et au travail, chez les psys/gynécos/médecins, dans nos luttes militantes, avec des inconnus ? Comment on communique ou efface notre bisexualité dans des contextes variés ? Pourquoi ? Comment lutter contre ça ? Qu’est-ce qu’on peut faire collectivement pour aider les personnes en questionnement, en galère ou isolées ? Encore une fois : besoin de ressources. Besoin aussi de lieux d’accueil adaptés aux bi-e-s.
  • En conclusion nos objectifs politiques : qu’est-ce qu’on essaye de faire ? Qu’est-ce qu’on veut changer dans le paysage militant LGBT ? Qu’est-ce qu’on a à proposer ? Quelles actions on veut mettre en œuvre ?

Je voulais écrire cet article pour répondre à la question : « à quoi bon une communauté bie ? », pour ouvrir des pistes et poser des ébauches de réflexions. Il n’est pas vraiment abouti mais j’espère qu’il inspirera d’autres gens. N’hésitez pas à me faire part de vos réflexions en commentaire.

 [1]  biephobe = terme hideux que je viens de sortir de mon chapeau pour parler de la biphobie visant spécifiquement les femmes bies ; sur l’internet anglophone on trouve aussi « sapphobia » ou « sapphophobia » mais ça fait débat (est-ce que les bies s’approprient Sappho ? est-ce que Sappho était bie ou lesbienne ? est-ce qu’on n’est pas un peu con à se prendre la tête sur ça alors que « lesbianisme » et « bisexualité » sont des concepts bien postérieurs à Sappho dont l’existence même n’est pas avérée de toute façon ?). Bref voilà, si vous avez mieux je prends.

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