A propos de la déconstruction

Je ne sais pas trop bien comment on en est arrivé à ce concept de « déconstruction », que je vois employé un peu partout sur le net féministe. Il me semble – mais je peux me planter – que tout a commencé avec des expressions du style « déconstruire les stéréotypes sur le genre » (EDIT : une expression qui viendrait de la sociologie) puis on en est venu à parler de « déconstruction » tout court et de personnes « déconstruites ». On s’est mis aussi à quantifier la déconstruction (« lui, il n’est pas assez déconstruit ») et à voir la chose comme un processus (« je suis en pleine déconstruction ») dont l’aboutissement serait l’arrivée à un état de déconstruction totale (?).

EDIT : ici, je ne parle pas de la notion de « déconstruction » en sociologie ni de son emploi dans des milieux académiques. Je parle bien de l’utilisation de ce terme dans des milieux militants féministes/LGBT, en particulier à Paris et sur certains coins d’internet.

Cette notion me dérange, je la trouve au mieux improductive et naïve, au pire nuisible dans le sens où elle peut carrément desservir la mise en place d’un débat constructif.

La société, l’individu et les oppressions

Le concept de déconstruction suppose que la société aurait déformé notre pensée, que sans son influence on aurait par défaut une représentation correcte du monde, une « représentation non-oppressive » (un autre concept que je trouve dénué de sens, au passage, mais j’y reviendrai plus bas). Une fois « déconstruits », c’est-à-dire une fois débarrassés des idées nocives (sexistes, homophobes, transphobes, etc.) que la société aurait implantés dans nos têtes, on pourrait en quelque sorte atteindre un état de pureté. En raisonnant de la sorte, on ignore en fait tout le travail de construction qui est propre à la réflexion théorique, chose que je développerai un peu plus tard.

On oublie aussi qu’on ne peut pas réfléchir en dehors du social, que nos petits groupes féministes sont des groupes sociaux, qui existent dans ce monde-ci et qui sont composés d’individus avec des appartenances sociales variées. On ne vit pas coupé de la société, précisément parce qu’on vise un changement, parce qu’on élabore des théories et des outils de lutte en rapport avec ce qu’on voit et vit en dehors et à l’intérieur de nos milieux. Il n’existe pas de pensée « pure », il n’existe pas de pensée qui n’ait pas subi l’influence du social. Nos idées féministes sont socialement construites et partagées ; à ce titre, elles ne sont pas exemptes de biais (stéréotypes, raccourcis, arguments fallacieux, etc.).

Une autre chose à comprendre est que les « idées nocives de la société », elles ne sont pas extérieures à nous, elles ne flottent pas dans le vide, elles sont en nous, elles sont sur le bout de nos langues quand on dit des horreurs. On ne les a pas incorporées passivement. On les a inscrites tout à fait activement dans nos réalités, on les a mises en lien avec d’autres idées, on les a utilisées (et on en utilise encore) pour comprendre et raconter le monde, pour se situer socialement, pour justifier nos comportements craignos, pour nuire à d’autres et même, oui, pour opprimer [1], qu’on en ait conscience ou pas. Bref, on n’est pas les victimes passives de la société, on n’est pas des « oppresseurs malgré nous » qui méritons l’indulgence si on agit mal parce qu’on essaye de « se déconstruire ». Dans la société, on est acteurs et actrices à notre échelle, pour le positif comme pour le négatif. Il n’y a pas d’un côté les individus (qui subissent une société qui leur lave le cerveau) et de l’autre la société-en-tant-qu’ennemi. La société ce sont les individus qui la composent. Il ne sert à rien d’analyser les rapports sociaux en termes d’oppressions si dans le même temps on ne reconnaît pas sa propre participation dans le maintien des inégalités, si on ne reconnaît pas les bénéfices qu’on en tire.

La déconstruction de quoi ?

De quoi est-ce qu’on parle quand on parle de déconstruction ? Il existe une multitude de sujets sur lesquels exercer un regard critique ! Il me semble que c’est un concept généralement rattaché aux questions de genre (incluant les thématiques LGBT) mais je le vois assez peu employé pour, par exemple, les questions de race ou de handicap. Pourquoi ça ? Est-ce que certains sujets sont plus adaptés à la déconstruction que d’autres ? Je ne tiens pas particulièrement à ce qu’on étende l’usage de cette notion mais je voudrais quand même qu’on prenne le temps de remarquer ce focus.

Cela étant dit, même si on se limite à des questions d’ordre féministe, il faut bien prendre en compte qu’on ne peut pas être sur tous les fronts à la fois. On peut être motivé-e autant qu’on veut, on n’en reste pas moins des êtres humains : on sera forcément moins calé-e sur certains sujets que sur d’autres. Aussi désagréable que ce soit de l’admettre, on est perméable aux idées qui circulent autour de nous, y compris les idées de merde, surtout les idées de merde parce qu’elles ont l’avantage de ne pas solliciter des ressources intellectuelles de ouf pour être appréhendées [2], elles reposent sur des stéréotypes, des idées préconçues, sur un « bon sens » qu’on ne questionne pas. Il est évident qu’on n’atteindra jamais un état de « déconstruction totale » car on aura toujours des lacunes ici ou là. Et, à la limite, ce n’est pas bien grave si on est capable d’admettre les limites de ses connaissances théoriques, de se taire et d’apprendre quand c’est nécessaire.

Déconstruction et vérité

On n’a pas accès à la vérité sur le monde grâce à une prétendue déconstruction. Il est absurde de supposer qu’il y aurait une vérité d’ailleurs. Il y a des interprétations du monde et des rapports humains, renseignées par des appartenances sociales, des expériences de vie, des idées politiques… Par là, je ne suis pas en train de dire que toutes les idées se valent (clairement pas !) mais de suggérer qu’on se goure quand, face à un désaccord politique, on résume la situation à des niveaux plus ou moins élevés de déconstruction-donc-de-vérité. Tout au contraire : ce qui est en jeu, là, ce sont des constructions divergentes.

Je remarque aussi que la déconstruction est souvent bien plus une affaire de « bon vocabulaire » que de « bonnes idées ». On ne réfléchit plus aux usages des termes, aux contextes dans lesquels on les utilise, à l’histoire des luttes ou à l’évolution des idées.

Pour citer quelques exemples, qui me frappent par leur absurdité : il ne faut plus dire « couple de même sexe » mais « couple de même genre », parce que le sexe ce serait « les organes génitaux ». Au passage jetons à la poubelle tout texte féministe qui parle de « rapports de sexe » pour analyser le sexisme [3]. Si tu es trans et que tu utilises le terme « transsexuel-le », tu es obligatoirement dans l’erreur, voire tu es transphobe toi-même, et ceci indépendamment du fait que le terme était en vigueur dans les milieux LGBT jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Il y aurait en soi des mots « oppressifs » et des mots « inclusifs ». Ainsi la bisexualité serait « moins inclusive que la pansexualité » car « binaire ». On pose convention après convention, sans les interroger, et on ignore sciemment la polysémie de nombre de termes qu’on emploie. Ceux qui ont un autre regard sur ce vocabulaire n’ont rien compris, ils et elles « ne sont pas assez déconstruit-e-s ». On ne laisse pas le bénéfice du doute. Dès lors qu’un « mauvais mot » est utilisé, on ne cherchera pas à savoir quelles sont les idées qui sont placées derrière.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le fait de désigner comme « déconstruites » des pensées en réalité extrêmement construites, avec des normes de vocabulaire et des concepts plus ou moins élaborés.

En résumé, la question ne devrait pas être : à quel point est-ce que je suis déconstruit-e ? Mais plutôt : qu’est-ce que je suis en train de construire au juste ?

Il n’y a pas de pensée oppressive

L’oppression ça ne se passe pas dans la tête des oppresseurs. Une oppression est constituée d’actes. Par ces actes on diminue, on déshumanise, on exploite, on violente, on isole, etc. les personnes opprimées. Bien entendu ces actes sont sous-tendus par des idées, il serait stupide de le nier, mais il me semble douteux qu’on concentre notre attention sur celles-ci.

Ce que je vise en premier lieu, en tant qu’alliée à une cause, ce n’est pas de ne jamais avoir de pensées un peu nazes ou faciles sur un groupe social opprimé mais c’est de faire le moins de mal possible par mes actions. Je m’intéresse plus à ma prise de parole ou à mes actes de consommation par exemple qu’à ce qui se passe dans le secret de mes pensées. Se focaliser sur la déconstruction, il me semble que c’est avant tout une manière de se déculpabiliser, de se purifier de ses mauvaises actions ou de ses mauvaises pensées, mais concrètement ça n’aide en rien les opprimé-e-s. C’est bien souvent encore une manière de se replacer au centre, de rechercher une forme de valorisation morale/sociale parce qu’on s’estime plus déconstruit-e que son voisin. Ce qu’on fait plutôt que ce qu’on pense, c’est ça qui devrait au cœur de nos réflexions sur les oppressions.

Conclusion

Le concept de déconstruction repose sur des prémisses bancales et incite à se concentrer au final sur des choses qui ne sont pas si pertinentes dans nos luttes. Pour ses raisons, je pense qu’on gagnerait à l’abandonner complétement.

[1] Ici, je paraphrase plus ou moins Jean-Claude Abric sur les fonctions des représentations sociales. Je me suis permis d’élargir un peu son propos en parlant plus spécifiquement du lien entre représentation et oppression, ce qui n’est pas un thème qu’il évoque explicitement dans ce que je connais de son travail.

[2] C’est ce qu’on appelle le coût cognitif, en psychologie.

[3] « Sexe » et « genre » sont des notions polysémiques. J’essayerai de développer sur ça à l’occasion. En attendant, quelques ressources intéressantes sont listées ici, sur le blog Ça fait genre.

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Violences sexuelles et littérature féministe : considérations sur la forme

J’ai reçu ceci sur Curious Cat et je me suis dit que ce serait une bonne idée de mettre ma réponse sur mon blog pour qu’elle ne se perde pas (et aussi parce qu’elle est démesurément longue) :

Coucou! Comme j’ai vu qu’à un moment, tu parlais de Dorothy Allison, ça m’a fait penser à une réflexion que je me fais depuis pas mal de temps, à savoir la place d’une littérature basée sur une forme de témoignage dans les luttes féministes (et dans toutes les luttes contre les oppressions). Il y a toute une culture du témoignage issue de féminisme, des luttes antiracistes etc. qui il me semble amène à une forme particulière de littérature, est-ce que par hasard du connaîtrait des gens qui ont travaillé par ex sur l’impact des autobiographies et de l’autofiction dans les prises de conscience et les luttes féministes et LGBT? Et/ou des réflexions personnelles? Parce qu’il me semble que ça en amène sur la question de la diffusion et de la représentation (je pense à un extrait de Skin d’Allison où elle explique que même si il y a des choses qu’on ne peut véritablement comprendre qu’en les ayant vécu, ses romans sont tout de même une manière de donner une idée de son vécu à des gens qui ont eu des vies différentes) et sur la nature et les objectifs de l’art en général. Je digresse un peu, mais j’ai l’impression de voir quelque que chose de super rétrograde dans cette manière d’imposer une vision de la littérature comme d’abord esthétique avant d’être idéologique, sans se questionner sur ce que peut porter une esthétique. Bref c’est du gloubi boulga, mais sans essentialiser ou dire qu’il y aurait une forme et une esthétique de lutte, je me demande comment penser concrètement ce que telle ou telle forme de littérature peut apporter au féminisme. Bref, je ne suis pas sûre que ce soit plus clair 🙂

Coucou, Anonyme !

Avant toute chose, je voulais te remercier pour cette réflexion/question que je trouve super intéressante ♥ Ça me fait très plaisir d’y apporter mon grain de sel car c’est un peu un de mes grands sujets de cogitation en ce moment (en particulier par rapport aux violences sexuelles, ce sera donc mon focus ici).

Forme et fond

Je ne sais pas si je qualifierais cette séparation entre forme et fond (ou esthétique et idéologie, comme tu disais) de rétrograde ou de… profondément naïve.

Je me rappelle par exemple que l’essai King Kong Theory de Virginie Despentes avait fait une forte impression sur moi, quand j’ai fait mes premiers pas dans le féminisme, notamment pour son style très rentre-dedans. Ça m’avait donné à voir qu’on pouvait vivre avec le viol (ou la prostitution ou d’autres choses…) sans que ce soit une espèce de secret honteux, quelque chose qu’il faille cacher, quelque chose qui nécessite qu’on s’excuse avant d’en parler parce que quand même ce n’est pas un sujet à poser sur la table. Avec cette lecture j’ai vraiment compris que c’était à moi de décider du ton que je voulais employer pour présenter mon vécu, que la façon dont on dit les choses, ça fait déjà partie de ce qu’on dit. Je pense que c’est un des gros points forts du livre.

Plus récemment, j’ai découvert Dorothy Allison avec Two or Three Things I Know for Sure. Ce passage notamment m’a apporté bien plus que nombre d’articles et livres théoriques :

What is the story I will not tell? The story I do not tell is the only one that is a lie. It is the story of the life I do not lead, without complication, mystery, courage, or the transfiguration of the flesh. Yes, somewhere inside me there is a child always eleven years old, a girlchild who holds the world responsible for all the things that terrify and call to me. But inside me too is the teenager who armed herself and fought back, the dyke who did what she had to, the woman who learned to love without giving in to fear. The stories other people would tell about my life, my mother’s life, my sisters’, uncles’, cousins’, and lost girlfriends’—those are the stories that could destroy me, erase me, mock and deny me. I tell my stories louder all the time: mean and ugly stories; funny, almost bitter stories; passionate, desperate stories—all of them have to be told in order not to tell the one the world wants, the story of us broken, the story of us never laughing out loud, never learning to enjoy sex, never being able to love or trust love again, the story in which all that survives is the flesh. That is not my story. I tell all the others so as not to have to tell that one.

Dans ce passage elle illustre parfaitement cette tension que je ressens aussi entre ce que j’ai envie de dire (ce qui fait sens pour moi, ce qui sonne vrai) et ce que je suis censée dire (ce qu’on attend d’une victime d’inceste). Je vois ce texte comme une forme de résistance aux discours normatifs sur l’inceste.

Ces « us » aussi, ils en disent long (voir à ce sujet le livre de Cvetkovich, que je te recommande à la fin). Dans une société qui ramène les violences sexuelles à une situation interindividuelle entre le violeur et sa victime, à un drame personnel pour cette dernière, au lieu de replacer ça dans un contexte social plus large, où il peut être objet d’une lutte collective, dire « nous », c’est déjà une prise de position. Je vois dans ce passage une exhortation à parler, à écrire, à raconter nos expériences sans trahir nos vérités, à se réunir pour dicter nous-mêmes les règles de notre prise de parole.

Le lyrisme des experts

J’ai envie de mettre tout ça en parallèle avec ce que j’appelle le « lyrisme des experts », je vais donc me permettre une grosse digression.

Ce texte sur la pédophilie et l’inceste, écrit par une sexologue à destination d’autres (futurs) sexologues, en est un effroyable exemple. [TW homophobie, injonction au sexe, conneries sur les violences sexuelles. Pour ceux qui cliqueraient sur le lien le texte contient aussi des trucs gênants sur la dépression (et sur les TCA ?). N’hésitez pas à reprendre la lecture après la liste ci-dessous, si vous ne voulez pas lire ça dans le détail.] On y trouve entre autre :

  • Des affirmations péremptoires et imprécises (« L’enfant abusé sera un adulte à tout jamais marqué dans sa chair et dans son fonctionnement psychique. Sa sexualité d’adulte en portera les conséquences pour toujours. »)
  • Des intertitres dramatiques (« Un face à face interdit avec le partenaire : céder ou refuser », « Un désir inaccessible », « Un plaisir impossible »)
  • Des formules odieuses balancées sans aucun recul critique (« corps incestué », « un corps qui fait horreur depuis qu’il a été sali », « le corps devient le lieu de l’effraction, de la transgression. Un corps frappé d’interdit, devenu une prison »)
  • De l’homophobie à la sauce psychanalytique (« Il arrive aussi que l’agressivité soit dirigé contre l’autre et elle se marquera par du vaginisme, de l’homosexualité. »)
  • Du lyrisme à la con glorifiant le sexe-hétérosexuel-comme-témoignage-ultime-d’amûûûr, sans remettre en cause un seul instant sa nécessité dans la vie : « Une zone, des zones, oblitérées, devenues froides et lisses, vidées de tout investissement affectif. Des zones devenues froides, sur lesquelles plus rien d’érogène ne pourra jamais s’inscrire. Des zones protégées en écriture à tout jamais. En tous cas de cette écriture bien particulière qui fait que l’on ne fait qu’un avec son corps, que l’on peut l’investir, que l’on aime le sentir vivre et vibrer, que l’on s’y sent suffisamment chez soi pour en jouer avec l’autre, pour échanger de l’amour avec l’autre. »
  • Les violences sexuelles pensées comme une maladie dont on doit « guérir »
  • Une conclusion sous forme de leçon pseudo-éclairée : « Pour guérir, il faut cesser d’être victime. » A aucun moment la définition du mot « victime » n’est donnée dans l’article. Interprète ça comme tu veux, de toute façon les victimes s’y prennent mal, c’est tout ce qu’il faut retenir. Après avoir passé des paragraphes entiers à décrire avec une sorte de délectation malsaine à quel point on est brisé à jamais (j’avais discuté avec quelqu’un, je ne me souviens plus qui, qui avait résumé cette attitude par l’expression « trauma p0rn »), on vient donc nous reprocher d’être un peu responsable de notre état, hein, quand même (mais qu’on est con, on avait qu’à arrêter de se victimiser !).

Au final dans ce texte, on ne trouvera aucune piste concrète sur comment venir en aide aux victimes. Et, au vu du style quasi-littéraire qui est employé, je ne pense pas que c’était à aucun moment l’objectif.

Là où je veux en venir avec cette analyse de texte très loin d’être exhaustive, c’est que ces « experts » sont des interlocuteurs de choix pour les médias et que la relation patient/médecin, sexologue/client et/ou psychologue/client est une relation fondamentalement inégalitaire (même si not all professionnels de santé, bien sûr) : ils profitent que la prise de parole soit si difficile pour les victimes pour nous dicter quels doivent être le fond et la forme de nos témoignages ; le reste de la société s’en fait le relais.

Dans cet article, l’autrice cite les écrits d’une victime… qui vont dans son sens. Ça pose la question de l’instrumentalisation des discours, des sources qui vont être utilisées ou non. J’ai le sentiment que ces « experts », dans leur immense majorité, ne citeraient jamais des gens comme Dorothy Allison – parce qu’elle va à l’encontre de leur paradigme, parce qu’elle ose parler de sexe, de plaisir, de bonheur, de lutte, parce qu’elle est bien trop indépendante et féministe pour ne pas mettre à mal leur pouvoir d’expertise.

C’est à la lumière de tout ça, je trouve, qu’on mesure l’importance des écrits de Dorothy Allison ou de Virginie Despentes (ce ne sont pas les seules évidemment, mais ce sont celles que je connais le mieux). De mon point de vue, elles écrivent en réaction aux discours normatifs, dont ce texte n’est qu’un exemple.

Une bataille sur la forme

Ce n’est pas juste une bataille sur le fond, donc, c’est aussi une bataille sur la forme. Par la forme, on conteste ou nuance les normes de vocabulaire (« guérir du viol », « arrêter d’être victime », les violences sexuelles ramenées au champ lexical de la « souillure », etc.).

La forme c’est aussi, comme je le disais plus tôt, le ton qu’on décide d’employer pour parler de ce qu’on vit, ce qui participe à un positionnement : est-ce qu’on s’exprime tout en retenue parce qu’on est gênée par le sujet, parce qu’on a un peu honte, parce qu’on n’est pas sûre d’avoir le droit de parler de tout ça ou est-ce qu’on s’affirme franchement parce qu’on a croisé la route du féminisme et qu’on sait qu’on n’a rien à se reprocher ? Est-ce qu’on est pudique parce qu’on ne veut pas satisfaire un voyeurisme malsain ou est-ce qu’on décrit les violences très explicitement, pour coller le plus possible à la réalité et secouer le lecteur, comme dans Push de Sapphire (il s’agit d’un récit fictif mais l’autrice comme son personnage a été victime d’inceste). Comment est-ce qu’on parle de sexualité (si on en parle) ? Qu’est-ce qu’on transmet en faisant ça ? Plus généralement, est-ce qu’on désire simplement témoigner ou est-ce qu’on veut donner de l’espoir, bousculer, instruire, convaincre ? Et au passage pour qui est-ce qu’on écrit ?

La forme c’est aussi ce qui va faire qu’un texte va être discuté et donc va attirer l’attention du public. Sans surprise, rejeter la forme pourra servir à rejeter le fond. J’avais lu par exemple que Despentes s’était fait descendre par des critiques (masculines) suite à la publication de King Kong Theory parce qu’elle écrivait « trop crûment », de manière pas assez féminine et pas assez chic (coucou sexisme et mépris de classe), là où elle a été célébrée par des féministes pour cette raison notamment. En tout cas, les débats sur son style ont eu un impact sur les ventes, c’est assez clair, et donc sur la diffusion de son message. Idem pour Push.

Enfin, du côté des lecteurs et lectrices qui auraient été victimes de violences, la forme va marquer notre imaginaire et influencer le dialogue entre ce qu’on ressent et comment on interprète ce qu’on ressent. Si on (les experts, la culture) te répète partout que tu es censée te sentir salie, si par l’utilisation d’un certain ton on te dépeint le viol comme une tragédie dont on ne se relève pas, il y a des risques pour que tu privilégies cette vision. Et je dis ça sans aucun jugement, parce que ce n’est clairement pas la responsabilité des victimes, on est bien d’accord. On ne choisit pas la façon dont on incorpore les messages qui nous sont envoyés par le reste de la société.

Mon approche personnelle

J’écris sur l’inceste que j’ai subi et sur ses conséquences. En mettant de côté mes articles de blog, qui n’ont pas vocation à être « littéraires », je fais de l’autofiction et des poèmes sur ce thème. Avec ta question, je réalise qu’en fait je me triture bien plus les méninges sur la forme que sur le fond. Par exemple :

  • « Est-ce que j’utilise vraiment cette figure de style parce qu’elle fait sens pour moi ou parce qu’elle est convenue donc facilement disponible en mémoire ? Est-ce qu’un autre choix de mot ne serait pas plus approprié pour rendre à peu près la même idée ? »
  • « Qu’est-ce que je renforce ou conteste en formulant les choses de cette manière ? »
  • « Est-ce que je veux raconter ceci ou cela de manière à éveiller l’empathie du lecteur ou est-ce qu’au contraire j’écris pour me sentir forte et autonome ? Qu’est-ce que mon texte transmet : mon amertume, ma colère, ma résistance, ma vulnérabilité ? Est-ce que la forme que j’ai privilégiée reflète bien cette intention ? »

Plus j’écris, plus je me rends compte que je ne suis pas en train de « révéler » une vérité qui existerait déjà en moi. Au contraire, je la construis et la fais évoluer par le processus d’écriture. J’apprends à penser et à repenser mon vécu en le mettant en mots.

En matière de contenu, je me concentre assez peu sur l’acte de violence lui-même. J’ai l’impression que décrire de manière crue ce que j’ai subi ne sert pas mes objectifs d’écriture. Je mets plutôt l’accent sur mes émotions, sur mon rapport aux autres et sur le traitement social de l’inceste. Ça peut passer par des figures très imagées, des parallèles, des métaphores. Parfois c’est en jouant sur ces images que je mets à jour quelque chose de nouveau, qui vient s’ajouter à ma compréhension de ce que j’ai vécu/de ce que je vis.

Il y a quelques années, à une époque où je ne parlais pas publiquement de tout ça, j’avais mis sur mon blog un poème très abstrait sur l’inceste ; une manière de partager mon angoisse sans en préciser exactement l’objet. La forme servait à dissimuler une partie du sens. C’est un procédé que je n’emploie plus tellement aujourd’hui, il me semble même au contraire que la forme est devenue mon moyen de révéler le sens. Dire en détail ce qu’il m’a fait ne sera jamais plus informatif que de dire ce que ça m’a fait – et c’est là que le style peut revêtir une importance capitale.

Je suis impuissante face au passé, je ne peux pas revenir en arrière et effacer l’inceste. Par contre je peux m’en emparer et en faire quelque chose dans le présent. C’est une manière pour moi de ne pas rester passive et abattue, une manière d’intégrer l’inceste dans mon vécu autrement qu’en tant que « drame destructeur ». En écrivant, je construis quelque chose (et, éventuellement, je transmets quelque chose). Ça me donne un sentiment d’efficacité, de force (un peu comme pour les articles que j’écris ici d’ailleurs), voire de fierté. « Faire du beau avec du moche », ça a toujours été un de mes procédés fétiches pour gérer les difficultés, comme si ça me permettait de digérer ou quelque chose du genre.

Je n’irais pas dire que l’art est un outil utile pour toutes les victimes mais je pense que ça vaut le coup de réfléchir à ce qu’on peut faire en termes d’activités, créatrices ou non, pour gérer le présent et « s’empouvoirer » (tant qu’on en est à parler de forme, j’ai découvert récemment ce néologisme comme traduction de « to empower »). Dorothy Allison dans Two or Three Things I Know for Sure parlait par exemple de son expérience du karaté, de comment ça a changé son rapport au corps qui avait été compliqué par l’inceste. Je conclurai sur ça, même si c’est probablement un peu convenu… je pense que la littérature, que tu l’écrives ou que tu la lises, peut servir ce but-là : changer ton rapport au monde, ton rapport aux évènements, ton rapport à toi-même.

Ressources

Deux lectures qui pourraient peut-être t’intéresser :

  • Deconstructing and Locating Survivor Discourse: Dynamics of Narrative, Empowerment, and Resistance for Survivors of Childhood Sexual Abuse de Nancy Naples. Ça parle entre autre de publications (mémoires, textes militants…) sur la pédophilie et l’inceste ainsi que de leur réception. C’est un article qui a beaucoup fait avancer ma réflexion sur ces sujets.
  • An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures d’Ann Cvetkovich. Pour le moment j’ai juste lu la partie sur le lesbianisme et l’inceste, où l’autrice analyse différents textes et traite aussi de leur impact social.
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Est-ce qu’on naît homo ou bi ?

On m’a posée la question suivante sur Curious Cat et comme ça fait un moment que je veux écrire là-dessus, je me suis dit que j’allais saisir cette opportunité pour rédiger un article de blog :

Penses-tu que nous sommes gays/bi-e-s/lesbiennes dès la naissance ?

C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre simplement parce que je ne suis pas d’accord avec les implicites qu’elle contient. Mais avant de démêler tout ça, je voudrais faire remarquer qu’on ne demande jamais « est-ce qu’on naît hétéro ? », ce qui quand même en dit long. L’hétérosexualité n’est pas problématisée comme l’homosexualité ou la bisexualité. La question de savoir si on naît hétéro n’intéresse pas, parce qu’on n’y voit pas d’enjeu – et c’est un tort à mon avis, car je trouve ce focus bien plus intéressant !


De quoi est-ce qu’on parle ?

Je fais une distinction entre :

  • les patterns d’attirances qu’on peut avoir, de manière consciente ou non, ce qui pose déjà la question très complexe de déterminer ce qu’est une attirance, ce qui compte comme tel (mais je ne vais pas trop élaborer là-dessus)
  • les pratiques relationnelles et sexuelles : avec qui on a quel type de relations, par exemple avec qui on a une relation amoureuse (reconnue), avec qui on flirte, avec qui on couche, avec qui on veut toutes ces choses, auprès de qui on recherche activement ces choses…
  • les catégories qu’on utilise pour « classer » les gens et les pratiques, en l’occurrence ici « hétérosexualité », « homosexualité » et « bisexualité »

Ces trois aspects, même s’ils sont en relation, ne se recoupent pas complétement. Selon ce à quoi on se réfère en posant la question de l’inné et de l’acquis (mais je suppose que c’est souvent un mélange des trois), ma réponse ne sera pas exactement la même.


Les patterns d’attirances

Est-ce que nos patterns d’attirance sont « présents dès la naissance » ? Je ne crois pas. Il me semble que poser cette question, c’est déjà admettre comme prémisse que la division de l’humanité en deux catégories de genre, homme et femme, est une donnée naturelle et évidente. Je trouve pour le moins suspect, aussi, qu’on n’étende pas cette question à d’autres préférences (« est-ce que préférer les gens timides aux gens très sociables c’est inné ? »).

Bref, sans écarter complétement la possibilité qu’il y ait une part d’inné, je pense que ces patterns d’attirances sont quand même essentiellement construits, mais que ça peut en effet se construire très tôt pour certaines personnes (« d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les femmes/les hommes/les deux »). Et ce que je dis là, ça vaut pour l’hétérosexualité aussi !

Une autre chose qui me dérange avec cette question c’est qu’elle suppose qu’on a une (vraie) orientation et une seule, du coup elle écarte complétement les possibilités de fluctuations d’attirances au cours d’une vie. Si on accepte ce postulat, on peut être amené à réécrire son propre vécu pour lui donner du sens rétrospectivement, pour construire une histoire « cohérente » : on préférera les récits du type « en fait je croyais que j’étais amoureuse de ce mec, mais je me plantais parce que je suis lesbienne » plutôt que « oui, j’ai été amoureuse de ce mec, maintenant je suis lesbienne et je n’envisage plus du tout de sortir avec un mec, ça n’a rien d’incompatible ».


Les pratiques relationnelles et sexuelles

Nos pratiques relationnelles et sexuelles sont modelées par la société à laquelle on appartient et les groupes sociaux dans lesquels on évolue, qui peuvent ouvrir ou fermer des possibilités pour les individus. Il y a la question du choix individuel qui se pose (encore faut-il pouvoir envisager autre chose que l’hétérosexualité !). Personne ne naît, par exemple, avec le désir d’avoir une relation amoureuse avec telle ou telle catégorie de personnes. Ce qu’on va désirer consciemment c’est avant tout ce qui appartient au domaine du possible pour nous. C’est pour ça que la question « est-ce qu’on naît homo/bi/hétéro » me paraît limitée, je trouve qu’elle écarte le poids que la société et les expériences de vie peuvent avoir sur la construction, la reconnaissance et l’expression de nos attirances. Elle met sur un pied d’égalité hétérosexualité et homo/bisexualité quand l’une est encouragée socialement et les autres réprimées.

Je vais illustrer ça avec mon propre vécu : je pense que j’aurais pu rester hétéro bien plus longtemps, voire toute ma vie, si je ne m’étais pas retrouvée à un certain endroit à un certain moment. Tout simplement parce qu’être lesbienne/bie était pour moi hors du possible, hors du pensable pendant très longtemps. Ce n’est même pas que je n’avais pas conscience de mes attirances pour des femmes, c’est que ces attirances ne pouvaient même pas vraiment voir le jour parce que je ne leur laissais pas la possibilité de fleurir. Il a fallu que je m’interroge : « est-ce que je suis hétéro ? mais au fait c’est quoi l’hétérosexualité ? comment on sait qu’on est hétéro ? » avant de réellement m’intéresser aux femmes. J’ai eu besoin de ce déclic purement théorique, qui m’est tombée sur la gueule un beau jour, à cause d’une situation tout à fait triviale. Sans ça, je ne pense pas que j’aurais pu tomber amoureuse ou avoir envie de sortir avec une femme… ça ne m’aurait pas traversé l’esprit et ça ne m’aurait pas manqué du tout. Bref, j’aurais été hétéro.

A mon avis, plein de gens sont « hétérosexuels par défaut » – ce qui ne les rend pas moins hétéros pour autant parce qu’ils occupent bel et bien cette position dans la société. Si, comme moi, ils étaient amenés à questionner ça, certains dans le lot cesseraient d’être hétéros (je ne vais pas m’avancer pour ce qui est des proportions concernées, honnêtement j’en sais foutre rien). Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a un dialogue entre nos conceptions, nos expériences de vie, nos attirances (conscientes ou non) et nos pratiques relationnelles et sexuelles. Toutes ces choses vont se déterminer mutuellement, sans que l’une précède nécessairement les autres. Les récits linéaires avec une causalité bien propre du type « j’avais des attirances homos latentes et puis un jour j’ai eu une épiphanie et j’ai réalisé que j’étais gay tout ce temps », je ne pense pas qu’ils soient valables pour la totalité des personnes LGB. En tout cas ça ne rend vraiment pas compte de mon parcours personnel.


Les catégories

Demander si on naît hétéro, homo ou bi, c’est aussi prendre pour acquis que l’orientation sexuelle est une caractéristique fondamentale de l’être humain. Je ne pense pas que ce soit le cas.

Par là je veux dire que l’orientation sexuelle est un concept, une construction sociale, qui a une pertinence dans un contexte précis : l’Occident moderne et les sociétés où ce concept a été importé/imposé par la colonisation (en même temps que l’homophobie). Considérer qu’il existe une qualité (l’orientation sexuelle) qui existe en propre, indépendamment des pratiques, c’est une conception très récente [1]. Et, sans nier que ce concept puisse avoir un intérêt, je pense qu’il faut veiller à ne pas le naturaliser non plus.

D’autres catégorisations ont existé et existent encore. Pour en citer quelques-unes que je connais un peu : le couple pédérastique (éraste/éromène), les sodomites, les invertis. Ces catégorisations servaient à ordonner la société, comme on le fait aujourd’hui avec le découpage par orientations sexuelles, et s’appuyaient sur des critères (sociaux, religieux, médicaux…) propres à leur époque et à leur contexte culturel. L’objectif derrière ces catégorisations est de communiquer par exemple quels sont les comportements appropriés ou non appropriés, conformes aux préceptes religieux ou péchés, sains ou pervers.

Dans le passé, des individus « déviants » ont pu se définir ou être définis par d’autres comme sodomites ou invertis parce que, dans leur contexte, ces catégories faisaient sens. Dans d’autres sociétés, comme en Grèce antique, il existait une forme de « bisexualité » masculine admise mais avec des règles bien précises – la déviance n’était pas dans le fait d’être un homme qui aime les hommes mais, pour le dire crûment, dans le fait d’être pénétré par une personne « inférieure » à soi (un homme plus jeune, un esclave…). C’est d’ailleurs pour ça que des chercheurs en sciences sociales parlent d’homosocialité, d’homosensualité, d’homoérotisme, d’homosexualités (au pluriel), etc. pour recouvrir ces différents rapports sociaux qui ne sont pas équivalents à l’homosexualité dans le sens qu’on lui attribue couramment aujourd’hui.

J’en profite au passage pour dégommer l’argument récurrent, censé être pro-LGBT, selon lequel « l’homosexualité a toujours existé ». Non l’homosexualité n’a pas toujours existé… et l’hétérosexualité non plus [2]. Par contre des formes d’homoérotisme et d’hétéroérotisme ont toujours existé, oui. C’est une nuance qui a son importance.

Demander si on naît homo ou bi n’a pas plus de sens à mes yeux que de demander si on naît sodomite ou inverti. L’homosexualité, la bisexualité, l’hétérosexualité sont des choses bien trop situées culturellement pour qu’on naisse avec.


En conclusion

C’est important d’être lucide sur nos motivations quand on s’interroge sur le caractère inné ou acquis de l’orientation sexuelle. Il y a vraiment une dimension politique dans cette question qui est trop souvent évacuée.

C’est comme ça qu’on se retrouve avec des chercheurs en biologie (majoritairement hétéros) qui se cachent derrière leur prétendue « curiosité scientifique » pour ne pas interroger leurs biais et pour ne pas avoir à reconnaître la portée politique de leurs travaux [3].

Dans le même temps, des LGB utilisent la rhétorique born this way comme stratégie militante, pas forcément très consciemment d’ailleurs. « Je suis né homo/bi », c’est une tactique qui se base sur (et qui entretient) une mauvaise compréhension des notions d’inné et d’acquis. Ce n’est pas parce que quelque chose est acquis que c’est choisi. Et quand bien même ce serait choisi d’ailleurs, où est le problème ? Je n’aime pas du tout l’implication « je n’ai pas choisi d’être homo donc, ça va, je mérite d’être accepté comme je suis », je trouve ça profondément dérangeant et politiquement contreproductif.

[1] Un article qui traite de cette question (avec un focus sur la bisexualité) : Paul, J. P. (1985). Bisexuality: Reassessing our paradigms of sexuality. Journal of Homosexuality, 11, 21-34.

[2] Une lecture indispensable sur la construction de l’hétérosexualité : L’invention de l’hétérosexualité de Katz (1995 pour la version originale, 2001 pour la traduction).

[3] Sur ce thème, le chapitre « Sexual Orienteering » dans Brain Storm (2011) de Jordan-Young est vraiment passionnant. Je n’ai pas eu l’occasion de le lire en entier encore mais le livre Forms of Desire: Sexual Orientation and the Social Constructionist Controversy (1990, Stein) me semble être un bon complément.

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Développer une communauté bie

Je me demande souvent quelle est ma place exacte dans « la communauté LGBT ». J’ai parfois le sentiment de vivre dans la communauté, tant j’excelle à fuir le monde cis et hétéro là dehors. 95% des gens que je fréquente sont « queer » (je veux dire par là : lesbiennes, gays, bis et/ou trans). C’est sur internet que se déroule une bonne part de ma vie sociale. D’autres fois, je me rappelle justement que je vis à la marge de la communauté LGBT, sur Twitter plus que dans le milieu des assos, des soirées, du militantisme de terrain (ce qui ne m’empêche de militer à mon échelle au quotidien puisque je suis out dans à peu près tous les contextes et en général plutôt bien disposée pour faire de la pédagogie).

Certains ont l’air de penser que les bi-e-s s’adaptent bien partout, dans le « monde hétéro » et dans le « milieu » ; puisqu’ils ont un « privilège hétéro », ils se sentiraient partout chez eux. Je n’irais pas parler pour les autres bi-e-s mais personnellement je me sens bien nulle part, je me sens à ma place nulle part et mon supposé privilège hétéro je me demande bien où il est.

C’est dans ces moments-là que je me rappelle pourquoi j’ai ce besoin d’une communauté bie. Je crois qu’on a des sujets à aborder qui ne peuvent l’être que par nous et je pense que ça nécessite qu’on ait nos espaces. En entendant, je crois bien que c’est pour ça que je me sens en décalage partout.

Je ne vais pas faire une liste exhaustive des questions qu’on pourrait aborder pour faciliter le bon développement d’une communauté bie, juste proposer ici quelques thèmes sur lesquels j’aimerais qu’on réfléchisse :

  • Comment est-ce qu’on envisage l’intersection genre/bisexualité ? Comment est-ce que la biphobie impacte différemment les hommes et les femmes ? Ce qu’on sait pour le moment c’est que la pression à se définir soit hétéro soit homo est plus forte concernant les hommes. La fluidité et la bisexualité masculines sont moins fréquemment représentées et sont jugées moins crédibles/valides que la fluidité et la bisexualité féminine. De l’autre côté, la sursexualisation, la culture du viol et la misogynie posent des problèmes spécifiques aux femmes bies qui mériteraient d’être plus discutés. Il me paraît assez clair que les difficultés à affirmer/maintenir une identité bie et les vécus de discrimination homobiphobe vont différer selon le genre. Il faut qu’on détermine comment on va gérer les questions de mixité/non-mixité selon le genre au sein d’un mouvement bi.
  • Comment est-ce qu’on se positionne vis-à-vis des autres bi-e-s, des lesbiennes et des gays ? Je pense que comme beaucoup de bies, je comprends bien mieux le vécu des femmes lesbiennes que le vécu des hommes bis, tout simplement parce que je suis une femme, je me suis brièvement pensé lesbienne, j’ai déjà utilisé « gouine » pour me définir en complément de « bie », j’ai déjà été vue comme lesbienne, etc. Aussi, il me semble que dans le monde hétéro, lesbianisme et bisexualité féminine c’est un peu du pareil au même pour un certain nombre gens. Il y a cette espèce de mentalité hétérosexiste qui plane dans l’air : « les lesbiennes sont toutes un peu bies, les bies sont au fond plutôt hétéras, les hétéras ont qu’à se forcer un tout petit peu pour être bies (il faut bien faire plaisir à monsieur) ; bref toutes les femmes sont bies à des degrés divers, donc disponibles pour les hommes ; en même temps aucune ne l’est vraiment, les relations entre femmes n’existent pas pour elles-mêmes mais pour la satisfaction masculine ». Je pense que ce système de pensée est au moins autant lesbophobe que biephobe [1] ou plutôt non, je pense que lesbophobie et biephobie sont les deux facettes d’une même pièce, que les théoriser comme deux concepts complétement distincts est une stupidité, et qu’attaquer les deux profitera à l’ensemble des femmes, toutes orientations confondues. On doit s’interroger sur comment on veut se positionner vis-à-vis des femmes hétéros ou en questionnement et sur comment on veut s’organiser entre bi-e-s et plus généralement entre LGB. A mon avis on va avoir besoin de repenser certains concepts théoriques si on veut avancer tous ensemble en bonne intelligence. Je pense qu’il faut qu’on ait des discussions sur ce que le féminisme et le militantisme LGBT ont à nous apporter en tant que bi-e et sur ce qu’on a à apporter au féminisme et au militantisme LGBT. Clairement, la bisexualité est l’angle mort des études sur le genre et des études queer, il y a des choses à creuser de ce côté-là.
  • Sur les questions relatives à la bisexualité féminine : comment on gère nos relations aux hommes quand on est une femme bisexuelle ? Et nos relations aux femmes ? Comment on envisage nos désirs, nos plaisirs, notre rapport au corps, nos relations amoureuses et modes relationnels (monogamie, polyamour etc.), notre (a)sexualité ? Et quand on est une victime de violence masculine (ce qui est statistiquement bien plus fréquent pour les femmes bies que pour les femmes lesbiennes ou hétéros) ? Il y a un gros manque de ressources, de représentations et de prises de parole publiques sur le sujet.
  • Sur notre histoire : pour la connaître et la faire connaître, se reconnaître dedans, se construire avec, mieux comprendre ce qu’est la biphobie et d’où elle vient. A partir de là on pourra approfondir nos réflexions sur la biphobie et l’hétérosexisme et créer des ressources qui seront profitables au reste de la communauté.
  • A quelles difficultés est-ce qu’on fait face ? Des études (par exemple celle-ci) montrent : dépression, anxiété, TCA, addictions, tentatives de suicide et suicides, violences conjugales et sexuelles, pauvreté… Comment est-ce que ces difficultés sont liées à notre bisexualité ? Qu’est-ce qu’on peut faire collectivement pour améliorer notre situation ? Comment est-ce qu’on gère les problèmes d’anxiété, de dépression, d’addictions, etc. au sein de notre mouvement bi naissant ? J’aimerais des enquêtes pour mieux cerner le problème en France, des groupes de discussion, des réseaux d’entraide. J’aimerais qu’on fasse un travail de sensibilisation à l’intérieur et à l’extérieur de nos milieux LGBT.
  • Nos errances avant de s’auto-identifier bi/pan/etc. Nos coming out. Comment on gère concrètement le déni, la gêne ou l’hostilité qu’éveillent notre bisexualité, tant parmi les hétéros que parmi les gays et lesbiennes ? Comment on évolue dans le monde : dans nos familles, dans nos études et au travail, chez les psys/gynécos/médecins, dans nos luttes militantes, avec des inconnus ? Comment on communique ou efface notre bisexualité dans des contextes variés ? Pourquoi ? Comment lutter contre ça ? Qu’est-ce qu’on peut faire collectivement pour aider les personnes en questionnement, en galère ou isolées ? Encore une fois : besoin de ressources. Besoin aussi de lieux d’accueil adaptés aux bi-e-s.
  • En conclusion nos objectifs politiques : qu’est-ce qu’on essaye de faire ? Qu’est-ce qu’on veut changer dans le paysage militant LGBT ? Qu’est-ce qu’on a à proposer ? Quelles actions on veut mettre en œuvre ?

Je voulais écrire cet article pour répondre à la question : « à quoi bon une communauté bie ? », pour ouvrir des pistes et poser des ébauches de réflexions. Il n’est pas vraiment abouti mais j’espère qu’il inspirera d’autres gens. N’hésitez pas à me faire part de vos réflexions en commentaire.

 [1]  biephobe = terme hideux que je viens de sortir de mon chapeau pour parler de la biphobie visant spécifiquement les femmes bies ; sur l’internet anglophone on trouve aussi « sapphobia » ou « sapphophobia » mais ça fait débat (est-ce que les bies s’approprient Sappho ? est-ce que Sappho était bie ou lesbienne ? est-ce qu’on n’est pas un peu con à se prendre la tête sur ça alors que « lesbianisme » et « bisexualité » sont des concepts bien postérieurs à Sappho dont l’existence même n’est pas avérée de toute façon ?). Bref voilà, si vous avez mieux je prends.

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