Les émotions de l’inceste 2 – La confusion et le désespoir

Mon vécu étant le seul que je maîtrise vraiment, c’est sur lui que je me baserai pour écrire une série d’articles sur la gestion émotionnelle du vécu d’inceste.

Il s’est écoulé treize ans depuis que mon frère m’a abusée et énormément de choses ont changé pour moi depuis. En particulier : les émotions que je ressens (en général, vis-à-vis de moi, vis-à-vis de lui…), leur utilité et leur intensité. Je vais tenter de débroussailler tout ça, pour moi déjà et idéalement pour d’autres qui se reconnaîtraient dans ce que je raconte.

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[TW : dans cet article, j’explore en détail les idées suicidaires que j’ai pu avoir à une période de ma vie ; pas de description explicite d’actes de violence sexuelle]

J’ai eu l’opportunité de quitter la maison à 18 ans, pour m’installer à quelques rues de chez ma mère en résidence universitaire. Les deux premières années à vivre là ont été sans hésitation les plus dures de ma vie sur le plan de la santé mentale.

C’est compliqué pour moi d’écrire sur cette période car une sorte de pudeur (gêne ? honte ?) m’empêche de reconnaître (autrement qu’en privé) la profondeur de mon mal-être. J’ai rédigé plusieurs brouillons, avec à chaque fois la sensation très désagréable de dramatiser à outrance, d’être gênante à étaler ma détresse passée.

Le fait est que j’étais au fond du fond de la dépression, à enchaîner périodes d’hypersomnie et d’insomnies, à songer au suicide régulièrement et à me trouver méprisable et insignifiante en permanence. Il n’y a pas de façon plus pudique de rendre compte de cette réalité.

J’écrivais dans mon article précédent :

J’ai longtemps voulu mourir sans savoir pourquoi. Ou plus exactement : en le sachant un peu, mais en même temps pas vraiment. […] J’ai toujours été au clair, intellectuellement, sur le fait que mon frère m’avait agressée et que c’était « mal ».

C’est difficile d’expliquer comment j’ai pu, tout en n’oubliant pas, tout en sachant que c’était mal, tout en sachant que je n’y étais pour rien, vivre au jour le jour sans relier mon désespoir à l’inceste. C’est comme si j’avais sectionné tous les liens entre cet évènement et le reste de ma personne, comme si je m’étais convaincue sans même en avoir conscience que l’inceste existait dans une bulle et n’avait aucune répercussion sur rien, alors même que les répercussions étaient là, bien visibles.

Parfois l’inceste revenait dans mes pensées. Comme cette fois, à 18 ans, alors que j’avais mes premières expériences sexuelles avec mon copain de l’époque. Je me souviens avoir eu peur de penser à l’abus pendant qu’il me toucherait et avoir repoussé cette crainte très efficacement.

C’était revenu brièvement aussi quand j’avais commencé à me questionner sur mon orientation sexuelle à 19 ans (est-ce que ce serait pour ça que j’aime les filles ?).

D’autres fois, quand j’en parlais avec une amie du lycée. Elle avait été abusée par son oncle. Avec elle, j’avais une opportunité pour parler des faits (et être crue !), pas tellement des émotions. A une occasion, elle avait pleuré devant moi car elle allait être amenée à recroiser son violeur. J’étais restée désemparée, presque incapable de parler. Je ne m’étais jamais posée la question d’en parler à mes parents (comme je savais qu’elle l’avait fait, elle), encore moins de demander à ne pas être mise en présence de mon propre agresseur. C’était juste en dehors du pensable pour moi, même avec un exemple vivant en face de moi. C’était facile de creuser un fossé entre son expérience et la mienne : par plein d’aspects, elle avait vécu pire, donc je pouvais estimer que je n’avais pas vécu grand-chose.

J’ai commencé à prendre mes distances avec ma famille, sans vraiment y penser. Avec tout le monde en fait, mais je n’avais jamais été très sociable de toute façon donc je ne m’en suis pas non plus rendue compte.

J’ai un peu de mal à organiser mes souvenirs mais de ce que je m’en remémore : la seule chose qui me gênait consciemment en présence de mon violeur était qu’il me fasse la bise ou d’être seule avec lui. Je ne cherchais pas à m’expliquer la cause exacte de ce malaise. Je savais sans savoir. J’ai réussi – ce qui aujourd’hui me semble presque aberrant – à me convaincre que sa présence ne me dérangeait pas. Mes émotions vis-à-vis de lui étaient, à défaut de meilleur terme, anesthésiées. Pas d’affection, pas de haine, pas de peur autrement que diffuse, pas d’émotion intense, juste une neutralité bizarre teintée de confusion. Et dans le fond de ma tête, un peu de culpabilité peut-être : est-ce qu’on n’est pas sensé aimer son frère ? Je ne me suis pas arrêtée sur ça, je ne voulais pas creuser plus. Je n’étais pas prête à gérer tout ça.

Il m’arrivait d’enchaîner quelques jours de crise par-ci par-là sans que je puisse me rappeler de déclencheurs particuliers. Crises de larmes épuisantes, physiquement douloureuses, accompagnées d’idées suicidaires plus obsédantes que jamais. Je m’endormais à bout de force, après avoir passé des heures dans cet état.

Dans ces moments-là, le thème de l’inceste revenait de plein fouet. Je me retrouvais à chaque fois perdue dans la même boucle : je ne peux pas continuer comme ça -> je ne pourrais pas supporter la présence de mon frère près de moi jusqu’à la fin de ma vie -> j’en suis incapable, ça va me tuer -> sauf que je ne peux pas leur dire -> j’ai besoin de ma famille, je ne peux pas y arriver sans eux -> mais je ne peux pas continuer comme ça, etc. La seule solution « logique » et inévitable qui m’apparaissait était de me suicider. Je survivais, un jour après l’autre, en repoussant l’échéance. Je voyais dans ce désir de mourir la preuve que j’étais faible et que je ne valais rien. Je me blâmais d’être une fille horrible pour ma mère qui me renvoyait que j’étais trop distante avec elle.

Une fois, au cours d’une de ces crises, j’ai sérieusement envisagé d’en parler à mon autre frère (le cadet de la fratrie) mais je n’ai jamais réussi à franchir la porte de chez moi, paralysée par la peur des répercussions.

Une fois ces crises passées, je retombais dans une sorte d’oubli, comme si elles n’avaient jamais eues lieu. Je m’efforçais de croire qu’elles ne se reproduiraient pas. Je retrouvais un quotidien à peu près normal, selon ma conception détraquée de ce que ça pouvait signifier : en l’occurrence, des journées immensément longues, drainantes, vides de sens et d’intérêt et des nuits qui ne reposent jamais assez. Je me couchais chaque soir en souhaitant, en priant presque, pour m’étouffer dans mon sommeil. Je me demandais certains jours, sincèrement confuse, pourquoi je me sentais comme ça et j’en arrivais toujours à la conclusion que c’était ma faute, qu’il y avait un problème chez moi, une défaillance, une faiblesse impardonnable car j’aurais dû « réussir à être heureuse » (avec le recul, c’est une façon très bizarre de se formuler les choses !).

Dans ma tête, ma famille était indivisible. Il ne m’est jamais venu une seule fois à l’idée durant cette partie de ma vie qu’il pourrait y avoir une famille, dont je serais un des membres, qui n’inclurait pas automatiquement mon frère. Si quelqu’un devait la quitter, ça ne pouvait être que moi. Mais à quoi est-ce que ça aurait servi puisque je n’avais jamais envisagé qu’un avenir loin d’eux soit possible ?

Je m’en rends compte aujourd’hui : si j’avais osé dénoncer l’inceste à ce moment-là, je n’aurais même pas su quoi demander ou quoi espérer. Je ne pensais pas mériter d’aide de toute manière.

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Les émotions de l’inceste 1 – Le déni émotionnel

Mon vécu étant le seul que je maîtrise vraiment, c’est sur lui que je me baserai pour écrire une série d’articles sur la gestion émotionnelle du vécu d’inceste.

Il s’est écoulé treize ans depuis que mon frère m’a abusée et énormément de choses ont changé pour moi depuis. En particulier : les émotions que je ressens (en général, vis-à-vis de moi, vis-à-vis de lui…), leur utilité et leur intensité. Je vais tenter de débroussailler tout ça, pour moi déjà et idéalement pour d’autres qui se reconnaîtraient dans ce que je raconte.

[TW mention d’idées suicidaires ; pas de description explicite d’actes de violence sexuelle]

Comme la plupart – si ce n’est toutes – les victimes d’inceste, comme beaucoup de victimes d’abus au sens large du terme, j’ai trouvé des moyens de garder à distance la violence que j’ai vécue. C’est ce qu’on est forcé de faire quand chaque réunion familiale consiste à être dans la même pièce que son violeur ou à entendre son nom surgir dans les conversations. C’est ce qu’on est forcé de faire quand il semble impossible de dénoncer son agresseur ou de maintenir cette dénonciation sur la durée parce que notre propre famille cherche à nous faire taire.

J’ai longtemps voulu mourir sans savoir pourquoi. Ou plus exactement : en le sachant un peu, mais en même temps pas vraiment.

J’ai appris à fragmenter : les faits d’un côté, les émotions de l’autre. J’ai toujours été au clair, intellectuellement, sur le fait que mon frère m’avait agressée et que c’était « mal ». Il m’a fallu beaucoup plus de temps par contre pour réellement m’autoriser à ressentir quelque chose à ce propos, pour relier ma dépression et mon anxiété (que je n’interprétais pas encore comme telles) à l’inceste. Beaucoup de temps aussi pour simplement utiliser ces mots : inceste, (tentative de) viol, abus, violence… C’était plus simple de me convaincre que ça ne m’atteignait pas, que c’était « grave » mais d’une gravité floue qu’il ne serait pas bon d’examiner de trop près, plutôt que de réaliser à quel point j’avais mal, à quel point j’avais peur, à quel point j’avais besoin d’être entendue, comprise et soutenue – puisqu’au fond j’ai toujours pressenti que ma famille refuserait de faire ça pour moi…

Jusqu’à il y a 4 ans, je ne me suis pas (assez) demandée ce que l’inceste voulait dire pour moi parce que j’avais l’absolue certitude que je ne valais rien. Sur cette prémisse-là, quelle importance, ce que ça pouvait me faire ? Mais la réciproque est aussi vraie : je pensais que je ne valais rien parce que j’ai évité de me demander ce que l’inceste voulait dire pour moi. En refusant d’être en colère contre mon frère, en n’osant même pas envisager de l’être, j’ai « accepté » que le problème c’était moi. Il fallait bien que ce soit quelqu’un et c’était plus simple que j’assume ce rôle. L’alternative aurait été de m’interroger sur sa responsabilité, sur sa dangerosité et sur la possibilité (la nécessité ?) de le dénoncer au reste de ma famille, un risque que je n’étais absolument pas prête à prendre pendant longtemps. Même si ça n’a jamais été un calcul conscient de ma part, c’était donc moins coûteux, moins angoissant, de me mépriser plutôt que de le mépriser lui.

Et puis j’ai lu et échangé sur le viol, sur les violences intrafamiliales, sur l’inceste et j’ai appris à être en colère pour les autres. J’ai dépassé ce malaise, cette minimisation ou cette distanciation à laquelle on a recours pour éviter de se reconnaître dans le vécu de l’autre, parce qu’on sait que si on se reconnaît vraiment on ne pourra plus prétendre que tout va bien et on devra envisager d’agir. J’ai appris que chaque victime comptait. J’ai appris que j’avais le droit d’appliquer la logique jusqu’au bout et d’être en colère pour moi-même, par rapport à ce que j’avais vécu. En colère contre lui, spécifiquement. Et contre ceux qui le protègent à mes dépens, à commencer par ma mère.

J’ai passé plus de dix ans de ma vie à anticiper, sans trop me l’avouer, une rupture familiale à laquelle je ne pensais pas pouvoir survivre.

A ma grande surprise, je suis toujours là. Je n’ai pas encore fini de démêler ce que je ressens vis-à-vis de l’inceste mais je fais de mon mieux pour ne plus me leurrer comme j’ai pu le faire par le passé. J’ai la conviction profonde que ces émotions que je ressens – la peur, la rage, la tristesse – doivent être reconnues plutôt qu’étouffées, car en les embrassant je retrouve le sentiment de dignité que l’abus m’avait arraché, je peux enfin donner du sens à mon vécu et je me découvre une capacité à faire face que je n’aurais jamais cru posséder. Reste qu’il faut savoir quoi faire de ces émotions, qui parfois semblent déborder de partout. Il faut trouver comment les utiliser à bon escient. Sur ça, j’ai encore des progrès à faire mais ça fera peut-être l’objet d’un autre article.

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A propos de la déconstruction

Je ne sais pas trop bien comment on en est arrivé à ce concept de « déconstruction », que je vois employé un peu partout sur le net féministe. Il me semble – mais je peux me planter – que tout a commencé avec des expressions du style « déconstruire les stéréotypes sur le genre » (EDIT : une expression qui viendrait de la sociologie) puis on en est venu à parler de « déconstruction » tout court et de personnes « déconstruites ». On s’est mis aussi à quantifier la déconstruction (« lui, il n’est pas assez déconstruit ») et à voir la chose comme un processus (« je suis en pleine déconstruction ») dont l’aboutissement serait l’arrivée à un état de déconstruction totale (?).

EDIT : ici, je ne parle pas de la notion de « déconstruction » en sociologie ni de son emploi dans des milieux académiques. Je parle bien de l’utilisation de ce terme dans des milieux militants féministes/LGBT, en particulier à Paris et sur certains coins d’internet.

Cette notion me dérange, je la trouve au mieux improductive et naïve, au pire nuisible dans le sens où elle peut carrément desservir la mise en place d’un débat constructif.

La société, l’individu et les oppressions

Le concept de déconstruction suppose que la société aurait déformé notre pensée, que sans son influence on aurait par défaut une représentation correcte du monde, une « représentation non-oppressive » (un autre concept que je trouve dénué de sens, au passage, mais j’y reviendrai plus bas). Une fois « déconstruits », c’est-à-dire une fois débarrassés des idées nocives (sexistes, homophobes, transphobes, etc.) que la société aurait implantés dans nos têtes, on pourrait en quelque sorte atteindre un état de pureté. En raisonnant de la sorte, on ignore en fait tout le travail de construction qui est propre à la réflexion théorique, chose que je développerai un peu plus tard.

On oublie aussi qu’on ne peut pas réfléchir en dehors du social, que nos petits groupes féministes sont des groupes sociaux, qui existent dans ce monde-ci et qui sont composés d’individus avec des appartenances sociales variées. On ne vit pas coupé de la société, précisément parce qu’on vise un changement, parce qu’on élabore des théories et des outils de lutte en rapport avec ce qu’on voit et vit en dehors et à l’intérieur de nos milieux. Il n’existe pas de pensée « pure », il n’existe pas de pensée qui n’ait pas subi l’influence du social. Nos idées féministes sont socialement construites et partagées ; à ce titre, elles ne sont pas exemptes de biais (stéréotypes, raccourcis, arguments fallacieux, etc.).

Une autre chose à comprendre est que les « idées nocives de la société », elles ne sont pas extérieures à nous, elles ne flottent pas dans le vide, elles sont en nous, elles sont sur le bout de nos langues quand on dit des horreurs. On ne les a pas incorporées passivement. On les a inscrites tout à fait activement dans nos réalités, on les a mises en lien avec d’autres idées, on les a utilisées (et on en utilise encore) pour comprendre et raconter le monde, pour se situer socialement, pour justifier nos comportements craignos, pour nuire à d’autres et même, oui, pour opprimer [1], qu’on en ait conscience ou pas. Bref, on n’est pas les victimes passives de la société, on n’est pas des « oppresseurs malgré nous » qui méritons l’indulgence si on agit mal parce qu’on essaye de « se déconstruire ». Dans la société, on est acteurs et actrices à notre échelle, pour le positif comme pour le négatif. Il n’y a pas d’un côté les individus (qui subissent une société qui leur lave le cerveau) et de l’autre la société-en-tant-qu’ennemi. La société ce sont les individus qui la composent. Il ne sert à rien d’analyser les rapports sociaux en termes d’oppressions si dans le même temps on ne reconnaît pas sa propre participation dans le maintien des inégalités, si on ne reconnaît pas les bénéfices qu’on en tire.

La déconstruction de quoi ?

De quoi est-ce qu’on parle quand on parle de déconstruction ? Il existe une multitude de sujets sur lesquels exercer un regard critique ! Il me semble que c’est un concept généralement rattaché aux questions de genre (incluant les thématiques LGBT) mais je le vois assez peu employé pour, par exemple, les questions de race ou de handicap. Pourquoi ça ? Est-ce que certains sujets sont plus adaptés à la déconstruction que d’autres ? Je ne tiens pas particulièrement à ce qu’on étende l’usage de cette notion mais je voudrais quand même qu’on prenne le temps de remarquer ce focus.

Cela étant dit, même si on se limite à des questions d’ordre féministe, il faut bien prendre en compte qu’on ne peut pas être sur tous les fronts à la fois. On peut être motivé-e autant qu’on veut, on n’en reste pas moins des êtres humains : on sera forcément moins calé-e sur certains sujets que sur d’autres. Aussi désagréable que ce soit de l’admettre, on est perméable aux idées qui circulent autour de nous, y compris les idées de merde, surtout les idées de merde parce qu’elles ont l’avantage de ne pas solliciter des ressources intellectuelles de ouf pour être appréhendées [2], elles reposent sur des stéréotypes, des idées préconçues, sur un « bon sens » qu’on ne questionne pas. Il est évident qu’on n’atteindra jamais un état de « déconstruction totale » car on aura toujours des lacunes ici ou là. Et, à la limite, ce n’est pas bien grave si on est capable d’admettre les limites de ses connaissances théoriques, de se taire et d’apprendre quand c’est nécessaire.

Déconstruction et vérité

On n’a pas accès à la vérité sur le monde grâce à une prétendue déconstruction. Il est absurde de supposer qu’il y aurait une vérité d’ailleurs. Il y a des interprétations du monde et des rapports humains, renseignées par des appartenances sociales, des expériences de vie, des idées politiques… Par là, je ne suis pas en train de dire que toutes les idées se valent (clairement pas !) mais de suggérer qu’on se goure quand, face à un désaccord politique, on résume la situation à des niveaux plus ou moins élevés de déconstruction-donc-de-vérité. Tout au contraire : ce qui est en jeu, là, ce sont des constructions divergentes.

Je remarque aussi que la déconstruction est souvent bien plus une affaire de « bon vocabulaire » que de « bonnes idées ». On ne réfléchit plus aux usages des termes, aux contextes dans lesquels on les utilise, à l’histoire des luttes ou à l’évolution des idées.

Pour citer quelques exemples, qui me frappent par leur absurdité : il ne faut plus dire « couple de même sexe » mais « couple de même genre », parce que le sexe ce serait « les organes génitaux ». Au passage jetons à la poubelle tout texte féministe qui parle de « rapports de sexe » pour analyser le sexisme [3]. Si tu es trans et que tu utilises le terme « transsexuel-le », tu es obligatoirement dans l’erreur, voire tu es transphobe toi-même, et ceci indépendamment du fait que le terme était en vigueur dans les milieux LGBT jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Il y aurait en soi des mots « oppressifs » et des mots « inclusifs ». Ainsi la bisexualité serait « moins inclusive que la pansexualité » car « binaire ». On pose convention après convention, sans les interroger, et on ignore sciemment la polysémie de nombre de termes qu’on emploie. Ceux qui ont un autre regard sur ce vocabulaire n’ont rien compris, ils et elles « ne sont pas assez déconstruit-e-s ». On ne laisse pas le bénéfice du doute. Dès lors qu’un « mauvais mot » est utilisé, on ne cherchera pas à savoir quelles sont les idées qui sont placées derrière.

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans le fait de désigner comme « déconstruites » des pensées en réalité extrêmement construites, avec des normes de vocabulaire et des concepts plus ou moins élaborés.

En résumé, la question ne devrait pas être : à quel point est-ce que je suis déconstruit-e ? Mais plutôt : qu’est-ce que je suis en train de construire au juste ?

Il n’y a pas de pensée oppressive

L’oppression ça ne se passe pas dans la tête des oppresseurs. Une oppression est constituée d’actes. Par ces actes on diminue, on déshumanise, on exploite, on violente, on isole, etc. les personnes opprimées. Bien entendu ces actes sont sous-tendus par des idées, il serait stupide de le nier, mais il me semble douteux qu’on concentre notre attention sur celles-ci.

Ce que je vise en premier lieu, en tant qu’alliée à une cause, ce n’est pas de ne jamais avoir de pensées un peu nazes ou faciles sur un groupe social opprimé mais c’est de faire le moins de mal possible par mes actions. Je m’intéresse plus à ma prise de parole ou à mes actes de consommation par exemple qu’à ce qui se passe dans le secret de mes pensées. Se focaliser sur la déconstruction, il me semble que c’est avant tout une manière de se déculpabiliser, de se purifier de ses mauvaises actions ou de ses mauvaises pensées, mais concrètement ça n’aide en rien les opprimé-e-s. C’est bien souvent encore une manière de se replacer au centre, de rechercher une forme de valorisation morale/sociale parce qu’on s’estime plus déconstruit-e que son voisin. Ce qu’on fait plutôt que ce qu’on pense, c’est ça qui devrait au cœur de nos réflexions sur les oppressions.

Conclusion

Le concept de déconstruction repose sur des prémisses bancales et incite à se concentrer au final sur des choses qui ne sont pas si pertinentes dans nos luttes. Pour ses raisons, je pense qu’on gagnerait à l’abandonner complétement.

[1] Ici, je paraphrase plus ou moins Jean-Claude Abric sur les fonctions des représentations sociales. Je me suis permis d’élargir un peu son propos en parlant plus spécifiquement du lien entre représentation et oppression, ce qui n’est pas un thème qu’il évoque explicitement dans ce que je connais de son travail.

[2] C’est ce qu’on appelle le coût cognitif, en psychologie.

[3] « Sexe » et « genre » sont des notions polysémiques. J’essayerai de développer sur ça à l’occasion. En attendant, quelques ressources intéressantes sont listées ici, sur le blog Ça fait genre.

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Violences sexuelles et littérature féministe : considérations sur la forme

J’ai reçu ceci sur Curious Cat et je me suis dit que ce serait une bonne idée de mettre ma réponse sur mon blog pour qu’elle ne se perde pas (et aussi parce qu’elle est démesurément longue) :

Coucou! Comme j’ai vu qu’à un moment, tu parlais de Dorothy Allison, ça m’a fait penser à une réflexion que je me fais depuis pas mal de temps, à savoir la place d’une littérature basée sur une forme de témoignage dans les luttes féministes (et dans toutes les luttes contre les oppressions). Il y a toute une culture du témoignage issue de féminisme, des luttes antiracistes etc. qui il me semble amène à une forme particulière de littérature, est-ce que par hasard du connaîtrait des gens qui ont travaillé par ex sur l’impact des autobiographies et de l’autofiction dans les prises de conscience et les luttes féministes et LGBT? Et/ou des réflexions personnelles? Parce qu’il me semble que ça en amène sur la question de la diffusion et de la représentation (je pense à un extrait de Skin d’Allison où elle explique que même si il y a des choses qu’on ne peut véritablement comprendre qu’en les ayant vécu, ses romans sont tout de même une manière de donner une idée de son vécu à des gens qui ont eu des vies différentes) et sur la nature et les objectifs de l’art en général. Je digresse un peu, mais j’ai l’impression de voir quelque que chose de super rétrograde dans cette manière d’imposer une vision de la littérature comme d’abord esthétique avant d’être idéologique, sans se questionner sur ce que peut porter une esthétique. Bref c’est du gloubi boulga, mais sans essentialiser ou dire qu’il y aurait une forme et une esthétique de lutte, je me demande comment penser concrètement ce que telle ou telle forme de littérature peut apporter au féminisme. Bref, je ne suis pas sûre que ce soit plus clair 🙂

Coucou, Anonyme !

Avant toute chose, je voulais te remercier pour cette réflexion/question que je trouve super intéressante ♥ Ça me fait très plaisir d’y apporter mon grain de sel car c’est un peu un de mes grands sujets de cogitation en ce moment (en particulier par rapport aux violences sexuelles, ce sera donc mon focus ici).

Forme et fond

Je ne sais pas si je qualifierais cette séparation entre forme et fond (ou esthétique et idéologie, comme tu disais) de rétrograde ou de… profondément naïve.

Je me rappelle par exemple que l’essai King Kong Theory de Virginie Despentes avait fait une forte impression sur moi, quand j’ai fait mes premiers pas dans le féminisme, notamment pour son style très rentre-dedans. Ça m’avait donné à voir qu’on pouvait vivre avec le viol (ou la prostitution ou d’autres choses…) sans que ce soit une espèce de secret honteux, quelque chose qu’il faille cacher, quelque chose qui nécessite qu’on s’excuse avant d’en parler parce que quand même ce n’est pas un sujet à poser sur la table. Avec cette lecture j’ai vraiment compris que c’était à moi de décider du ton que je voulais employer pour présenter mon vécu, que la façon dont on dit les choses, ça fait déjà partie de ce qu’on dit. Je pense que c’est un des gros points forts du livre.

Plus récemment, j’ai découvert Dorothy Allison avec Two or Three Things I Know for Sure. Ce passage notamment m’a apporté bien plus que nombre d’articles et livres théoriques :

What is the story I will not tell? The story I do not tell is the only one that is a lie. It is the story of the life I do not lead, without complication, mystery, courage, or the transfiguration of the flesh. Yes, somewhere inside me there is a child always eleven years old, a girlchild who holds the world responsible for all the things that terrify and call to me. But inside me too is the teenager who armed herself and fought back, the dyke who did what she had to, the woman who learned to love without giving in to fear. The stories other people would tell about my life, my mother’s life, my sisters’, uncles’, cousins’, and lost girlfriends’—those are the stories that could destroy me, erase me, mock and deny me. I tell my stories louder all the time: mean and ugly stories; funny, almost bitter stories; passionate, desperate stories—all of them have to be told in order not to tell the one the world wants, the story of us broken, the story of us never laughing out loud, never learning to enjoy sex, never being able to love or trust love again, the story in which all that survives is the flesh. That is not my story. I tell all the others so as not to have to tell that one.

Dans ce passage elle illustre parfaitement cette tension que je ressens aussi entre ce que j’ai envie de dire (ce qui fait sens pour moi, ce qui sonne vrai) et ce que je suis censée dire (ce qu’on attend d’une victime d’inceste). Je vois ce texte comme une forme de résistance aux discours normatifs sur l’inceste.

Ces « us » aussi, ils en disent long (voir à ce sujet le livre de Cvetkovich, que je te recommande à la fin). Dans une société qui ramène les violences sexuelles à une situation interindividuelle entre le violeur et sa victime, à un drame personnel pour cette dernière, au lieu de replacer ça dans un contexte social plus large, où il peut être objet d’une lutte collective, dire « nous », c’est déjà une prise de position. Je vois dans ce passage une exhortation à parler, à écrire, à raconter nos expériences sans trahir nos vérités, à se réunir pour dicter nous-mêmes les règles de notre prise de parole.

Le lyrisme des experts

J’ai envie de mettre tout ça en parallèle avec ce que j’appelle le « lyrisme des experts », je vais donc me permettre une grosse digression.

Ce texte sur la pédophilie et l’inceste, écrit par une sexologue à destination d’autres (futurs) sexologues, en est un effroyable exemple. [TW homophobie, injonction au sexe, conneries sur les violences sexuelles. Pour ceux qui cliqueraient sur le lien le texte contient aussi des trucs gênants sur la dépression (et sur les TCA ?). N’hésitez pas à reprendre la lecture après la liste ci-dessous, si vous ne voulez pas lire ça dans le détail.] On y trouve entre autre :

  • Des affirmations péremptoires et imprécises (« L’enfant abusé sera un adulte à tout jamais marqué dans sa chair et dans son fonctionnement psychique. Sa sexualité d’adulte en portera les conséquences pour toujours. »)
  • Des intertitres dramatiques (« Un face à face interdit avec le partenaire : céder ou refuser », « Un désir inaccessible », « Un plaisir impossible »)
  • Des formules odieuses balancées sans aucun recul critique (« corps incestué », « un corps qui fait horreur depuis qu’il a été sali », « le corps devient le lieu de l’effraction, de la transgression. Un corps frappé d’interdit, devenu une prison »)
  • De l’homophobie à la sauce psychanalytique (« Il arrive aussi que l’agressivité soit dirigé contre l’autre et elle se marquera par du vaginisme, de l’homosexualité. »)
  • Du lyrisme à la con glorifiant le sexe-hétérosexuel-comme-témoignage-ultime-d’amûûûr, sans remettre en cause un seul instant sa nécessité dans la vie : « Une zone, des zones, oblitérées, devenues froides et lisses, vidées de tout investissement affectif. Des zones devenues froides, sur lesquelles plus rien d’érogène ne pourra jamais s’inscrire. Des zones protégées en écriture à tout jamais. En tous cas de cette écriture bien particulière qui fait que l’on ne fait qu’un avec son corps, que l’on peut l’investir, que l’on aime le sentir vivre et vibrer, que l’on s’y sent suffisamment chez soi pour en jouer avec l’autre, pour échanger de l’amour avec l’autre. »
  • Les violences sexuelles pensées comme une maladie dont on doit « guérir »
  • Une conclusion sous forme de leçon pseudo-éclairée : « Pour guérir, il faut cesser d’être victime. » A aucun moment la définition du mot « victime » n’est donnée dans l’article. Interprète ça comme tu veux, de toute façon les victimes s’y prennent mal, c’est tout ce qu’il faut retenir. Après avoir passé des paragraphes entiers à décrire avec une sorte de délectation malsaine à quel point on est brisé à jamais (j’avais discuté avec quelqu’un, je ne me souviens plus qui, qui avait résumé cette attitude par l’expression « trauma p0rn »), on vient donc nous reprocher d’être un peu responsable de notre état, hein, quand même (mais qu’on est con, on avait qu’à arrêter de se victimiser !).

Au final dans ce texte, on ne trouvera aucune piste concrète sur comment venir en aide aux victimes. Et, au vu du style quasi-littéraire qui est employé, je ne pense pas que c’était à aucun moment l’objectif.

Là où je veux en venir avec cette analyse de texte très loin d’être exhaustive, c’est que ces « experts » sont des interlocuteurs de choix pour les médias et que la relation patient/médecin, sexologue/client et/ou psychologue/client est une relation fondamentalement inégalitaire (même si not all professionnels de santé, bien sûr) : ils profitent que la prise de parole soit si difficile pour les victimes pour nous dicter quels doivent être le fond et la forme de nos témoignages ; le reste de la société s’en fait le relais.

Dans cet article, l’autrice cite les écrits d’une victime… qui vont dans son sens. Ça pose la question de l’instrumentalisation des discours, des sources qui vont être utilisées ou non. J’ai le sentiment que ces « experts », dans leur immense majorité, ne citeraient jamais des gens comme Dorothy Allison – parce qu’elle va à l’encontre de leur paradigme, parce qu’elle ose parler de sexe, de plaisir, de bonheur, de lutte, parce qu’elle est bien trop indépendante et féministe pour ne pas mettre à mal leur pouvoir d’expertise.

C’est à la lumière de tout ça, je trouve, qu’on mesure l’importance des écrits de Dorothy Allison ou de Virginie Despentes (ce ne sont pas les seules évidemment, mais ce sont celles que je connais le mieux). De mon point de vue, elles écrivent en réaction aux discours normatifs, dont ce texte n’est qu’un exemple.

Une bataille sur la forme

Ce n’est pas juste une bataille sur le fond, donc, c’est aussi une bataille sur la forme. Par la forme, on conteste ou nuance les normes de vocabulaire (« guérir du viol », « arrêter d’être victime », les violences sexuelles ramenées au champ lexical de la « souillure », etc.).

La forme c’est aussi, comme je le disais plus tôt, le ton qu’on décide d’employer pour parler de ce qu’on vit, ce qui participe à un positionnement : est-ce qu’on s’exprime tout en retenue parce qu’on est gênée par le sujet, parce qu’on a un peu honte, parce qu’on n’est pas sûre d’avoir le droit de parler de tout ça ou est-ce qu’on s’affirme franchement parce qu’on a croisé la route du féminisme et qu’on sait qu’on n’a rien à se reprocher ? Est-ce qu’on est pudique parce qu’on ne veut pas satisfaire un voyeurisme malsain ou est-ce qu’on décrit les violences très explicitement, pour coller le plus possible à la réalité et secouer le lecteur, comme dans Push de Sapphire (il s’agit d’un récit fictif mais l’autrice comme son personnage a été victime d’inceste). Comment est-ce qu’on parle de sexualité (si on en parle) ? Qu’est-ce qu’on transmet en faisant ça ? Plus généralement, est-ce qu’on désire simplement témoigner ou est-ce qu’on veut donner de l’espoir, bousculer, instruire, convaincre ? Et au passage pour qui est-ce qu’on écrit ?

La forme c’est aussi ce qui va faire qu’un texte va être discuté et donc va attirer l’attention du public. Sans surprise, rejeter la forme pourra servir à rejeter le fond. J’avais lu par exemple que Despentes s’était fait descendre par des critiques (masculines) suite à la publication de King Kong Theory parce qu’elle écrivait « trop crûment », de manière pas assez féminine et pas assez chic (coucou sexisme et mépris de classe), là où elle a été célébrée par des féministes pour cette raison notamment. En tout cas, les débats sur son style ont eu un impact sur les ventes, c’est assez clair, et donc sur la diffusion de son message. Idem pour Push.

Enfin, du côté des lecteurs et lectrices qui auraient été victimes de violences, la forme va marquer notre imaginaire et influencer le dialogue entre ce qu’on ressent et comment on interprète ce qu’on ressent. Si on (les experts, la culture) te répète partout que tu es censée te sentir salie, si par l’utilisation d’un certain ton on te dépeint le viol comme une tragédie dont on ne se relève pas, il y a des risques pour que tu privilégies cette vision. Et je dis ça sans aucun jugement, parce que ce n’est clairement pas la responsabilité des victimes, on est bien d’accord. On ne choisit pas la façon dont on incorpore les messages qui nous sont envoyés par le reste de la société.

Mon approche personnelle

J’écris sur l’inceste que j’ai subi et sur ses conséquences. En mettant de côté mes articles de blog, qui n’ont pas vocation à être « littéraires », je fais de l’autofiction et des poèmes sur ce thème. Avec ta question, je réalise qu’en fait je me triture bien plus les méninges sur la forme que sur le fond. Par exemple :

  • « Est-ce que j’utilise vraiment cette figure de style parce qu’elle fait sens pour moi ou parce qu’elle est convenue donc facilement disponible en mémoire ? Est-ce qu’un autre choix de mot ne serait pas plus approprié pour rendre à peu près la même idée ? »
  • « Qu’est-ce que je renforce ou conteste en formulant les choses de cette manière ? »
  • « Est-ce que je veux raconter ceci ou cela de manière à éveiller l’empathie du lecteur ou est-ce qu’au contraire j’écris pour me sentir forte et autonome ? Qu’est-ce que mon texte transmet : mon amertume, ma colère, ma résistance, ma vulnérabilité ? Est-ce que la forme que j’ai privilégiée reflète bien cette intention ? »

Plus j’écris, plus je me rends compte que je ne suis pas en train de « révéler » une vérité qui existerait déjà en moi. Au contraire, je la construis et la fais évoluer par le processus d’écriture. J’apprends à penser et à repenser mon vécu en le mettant en mots.

En matière de contenu, je me concentre assez peu sur l’acte de violence lui-même. J’ai l’impression que décrire de manière crue ce que j’ai subi ne sert pas mes objectifs d’écriture. Je mets plutôt l’accent sur mes émotions, sur mon rapport aux autres et sur le traitement social de l’inceste. Ça peut passer par des figures très imagées, des parallèles, des métaphores. Parfois c’est en jouant sur ces images que je mets à jour quelque chose de nouveau, qui vient s’ajouter à ma compréhension de ce que j’ai vécu/de ce que je vis.

Il y a quelques années, à une époque où je ne parlais pas publiquement de tout ça, j’avais mis sur mon blog un poème très abstrait sur l’inceste ; une manière de partager mon angoisse sans en préciser exactement l’objet. La forme servait à dissimuler une partie du sens. C’est un procédé que je n’emploie plus tellement aujourd’hui, il me semble même au contraire que la forme est devenue mon moyen de révéler le sens. Dire en détail ce qu’il m’a fait ne sera jamais plus informatif que de dire ce que ça m’a fait – et c’est là que le style peut revêtir une importance capitale.

Je suis impuissante face au passé, je ne peux pas revenir en arrière et effacer l’inceste. Par contre je peux m’en emparer et en faire quelque chose dans le présent. C’est une manière pour moi de ne pas rester passive et abattue, une manière d’intégrer l’inceste dans mon vécu autrement qu’en tant que « drame destructeur ». En écrivant, je construis quelque chose (et, éventuellement, je transmets quelque chose). Ça me donne un sentiment d’efficacité, de force (un peu comme pour les articles que j’écris ici d’ailleurs), voire de fierté. « Faire du beau avec du moche », ça a toujours été un de mes procédés fétiches pour gérer les difficultés, comme si ça me permettait de digérer ou quelque chose du genre.

Je n’irais pas dire que l’art est un outil utile pour toutes les victimes mais je pense que ça vaut le coup de réfléchir à ce qu’on peut faire en termes d’activités, créatrices ou non, pour gérer le présent et « s’empouvoirer » (tant qu’on en est à parler de forme, j’ai découvert récemment ce néologisme comme traduction de « to empower »). Dorothy Allison dans Two or Three Things I Know for Sure parlait par exemple de son expérience du karaté, de comment ça a changé son rapport au corps qui avait été compliqué par l’inceste. Je conclurai sur ça, même si c’est probablement un peu convenu… je pense que la littérature, que tu l’écrives ou que tu la lises, peut servir ce but-là : changer ton rapport au monde, ton rapport aux évènements, ton rapport à toi-même.

Ressources

Deux lectures qui pourraient peut-être t’intéresser :

  • Deconstructing and Locating Survivor Discourse: Dynamics of Narrative, Empowerment, and Resistance for Survivors of Childhood Sexual Abuse de Nancy Naples. Ça parle entre autre de publications (mémoires, textes militants…) sur la pédophilie et l’inceste ainsi que de leur réception. C’est un article qui a beaucoup fait avancer ma réflexion sur ces sujets.
  • An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures d’Ann Cvetkovich. Pour le moment j’ai juste lu la partie sur le lesbianisme et l’inceste, où l’autrice analyse différents textes et traite aussi de leur impact social.
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Est-ce qu’on naît homo ou bi ?

On m’a posée la question suivante sur Curious Cat et comme ça fait un moment que je veux écrire là-dessus, je me suis dit que j’allais saisir cette opportunité pour rédiger un article de blog :

Penses-tu que nous sommes gays/bi-e-s/lesbiennes dès la naissance ?

C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre simplement parce que je ne suis pas d’accord avec les implicites qu’elle contient. Mais avant de démêler tout ça, je voudrais faire remarquer qu’on ne demande jamais « est-ce qu’on naît hétéro ? », ce qui quand même en dit long. L’hétérosexualité n’est pas problématisée comme l’homosexualité ou la bisexualité. La question de savoir si on naît hétéro n’intéresse pas, parce qu’on n’y voit pas d’enjeu – et c’est un tort à mon avis, car je trouve ce focus bien plus intéressant !


De quoi est-ce qu’on parle ?

Je fais une distinction entre :

  • les patterns d’attirances qu’on peut avoir, de manière consciente ou non, ce qui pose déjà la question très complexe de déterminer ce qu’est une attirance, ce qui compte comme tel (mais je ne vais pas trop élaborer là-dessus)
  • les pratiques relationnelles et sexuelles : avec qui on a quel type de relations, par exemple avec qui on a une relation amoureuse (reconnue), avec qui on flirte, avec qui on couche, avec qui on veut toutes ces choses, auprès de qui on recherche activement ces choses…
  • les catégories qu’on utilise pour « classer » les gens et les pratiques, en l’occurrence ici « hétérosexualité », « homosexualité » et « bisexualité »

Ces trois aspects, même s’ils sont en relation, ne se recoupent pas complétement. Selon ce à quoi on se réfère en posant la question de l’inné et de l’acquis (mais je suppose que c’est souvent un mélange des trois), ma réponse ne sera pas exactement la même.


Les patterns d’attirances

Est-ce que nos patterns d’attirance sont « présents dès la naissance » ? Je ne crois pas. Il me semble que poser cette question, c’est déjà admettre comme prémisse que la division de l’humanité en deux catégories de genre, homme et femme, est une donnée naturelle et évidente. Je trouve pour le moins suspect, aussi, qu’on n’étende pas cette question à d’autres préférences (« est-ce que préférer les gens timides aux gens très sociables c’est inné ? »).

Bref, sans écarter complétement la possibilité qu’il y ait une part d’inné, je pense que ces patterns d’attirances sont quand même essentiellement construits, mais que ça peut en effet se construire très tôt pour certaines personnes (« d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les femmes/les hommes/les deux »). Et ce que je dis là, ça vaut pour l’hétérosexualité aussi !

Une autre chose qui me dérange avec cette question c’est qu’elle suppose qu’on a une (vraie) orientation et une seule, du coup elle écarte complétement les possibilités de fluctuations d’attirances au cours d’une vie. Si on accepte ce postulat, on peut être amené à réécrire son propre vécu pour lui donner du sens rétrospectivement, pour construire une histoire « cohérente » : on préférera les récits du type « en fait je croyais que j’étais amoureuse de ce mec, mais je me plantais parce que je suis lesbienne » plutôt que « oui, j’ai été amoureuse de ce mec, maintenant je suis lesbienne et je n’envisage plus du tout de sortir avec un mec, ça n’a rien d’incompatible ».


Les pratiques relationnelles et sexuelles

Nos pratiques relationnelles et sexuelles sont modelées par la société à laquelle on appartient et les groupes sociaux dans lesquels on évolue, qui peuvent ouvrir ou fermer des possibilités pour les individus. Il y a la question du choix individuel qui se pose (encore faut-il pouvoir envisager autre chose que l’hétérosexualité !). Personne ne naît, par exemple, avec le désir d’avoir une relation amoureuse avec telle ou telle catégorie de personnes. Ce qu’on va désirer consciemment c’est avant tout ce qui appartient au domaine du possible pour nous. C’est pour ça que la question « est-ce qu’on naît homo/bi/hétéro » me paraît limitée, je trouve qu’elle écarte le poids que la société et les expériences de vie peuvent avoir sur la construction, la reconnaissance et l’expression de nos attirances. Elle met sur un pied d’égalité hétérosexualité et homo/bisexualité quand l’une est encouragée socialement et les autres réprimées.

Je vais illustrer ça avec mon propre vécu : je pense que j’aurais pu rester hétéro bien plus longtemps, voire toute ma vie, si je ne m’étais pas retrouvée à un certain endroit à un certain moment. Tout simplement parce qu’être lesbienne/bie était pour moi hors du possible, hors du pensable pendant très longtemps. Ce n’est même pas que je n’avais pas conscience de mes attirances pour des femmes, c’est que ces attirances ne pouvaient même pas vraiment voir le jour parce que je ne leur laissais pas la possibilité de fleurir. Il a fallu que je m’interroge : « est-ce que je suis hétéro ? mais au fait c’est quoi l’hétérosexualité ? comment on sait qu’on est hétéro ? » avant de réellement m’intéresser aux femmes. J’ai eu besoin de ce déclic purement théorique, qui m’est tombée sur la gueule un beau jour, à cause d’une situation tout à fait triviale. Sans ça, je ne pense pas que j’aurais pu tomber amoureuse ou avoir envie de sortir avec une femme… ça ne m’aurait pas traversé l’esprit et ça ne m’aurait pas manqué du tout. Bref, j’aurais été hétéro.

A mon avis, plein de gens sont « hétérosexuels par défaut » – ce qui ne les rend pas moins hétéros pour autant parce qu’ils occupent bel et bien cette position dans la société. Si, comme moi, ils étaient amenés à questionner ça, certains dans le lot cesseraient d’être hétéros (je ne vais pas m’avancer pour ce qui est des proportions concernées, honnêtement j’en sais foutre rien). Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a un dialogue entre nos conceptions, nos expériences de vie, nos attirances (conscientes ou non) et nos pratiques relationnelles et sexuelles. Toutes ces choses vont se déterminer mutuellement, sans que l’une précède nécessairement les autres. Les récits linéaires avec une causalité bien propre du type « j’avais des attirances homos latentes et puis un jour j’ai eu une épiphanie et j’ai réalisé que j’étais gay tout ce temps », je ne pense pas qu’ils soient valables pour la totalité des personnes LGB. En tout cas ça ne rend vraiment pas compte de mon parcours personnel.


Les catégories

Demander si on naît hétéro, homo ou bi, c’est aussi prendre pour acquis que l’orientation sexuelle est une caractéristique fondamentale de l’être humain. Je ne pense pas que ce soit le cas.

Par là je veux dire que l’orientation sexuelle est un concept, une construction sociale, qui a une pertinence dans un contexte précis : l’Occident moderne et les sociétés où ce concept a été importé/imposé par la colonisation (en même temps que l’homophobie). Considérer qu’il existe une qualité (l’orientation sexuelle) qui existe en propre, indépendamment des pratiques, c’est une conception très récente [1]. Et, sans nier que ce concept puisse avoir un intérêt, je pense qu’il faut veiller à ne pas le naturaliser non plus.

D’autres catégorisations ont existé et existent encore. Pour en citer quelques-unes que je connais un peu : le couple pédérastique (éraste/éromène), les sodomites, les invertis. Ces catégorisations servaient à ordonner la société, comme on le fait aujourd’hui avec le découpage par orientations sexuelles, et s’appuyaient sur des critères (sociaux, religieux, médicaux…) propres à leur époque et à leur contexte culturel. L’objectif derrière ces catégorisations est de communiquer par exemple quels sont les comportements appropriés ou non appropriés, conformes aux préceptes religieux ou péchés, sains ou pervers.

Dans le passé, des individus « déviants » ont pu se définir ou être définis par d’autres comme sodomites ou invertis parce que, dans leur contexte, ces catégories faisaient sens. Dans d’autres sociétés, comme en Grèce antique, il existait une forme de « bisexualité » masculine admise mais avec des règles bien précises – la déviance n’était pas dans le fait d’être un homme qui aime les hommes mais, pour le dire crûment, dans le fait d’être pénétré par une personne « inférieure » à soi (un homme plus jeune, un esclave…). C’est d’ailleurs pour ça que des chercheurs en sciences sociales parlent d’homosocialité, d’homosensualité, d’homoérotisme, d’homosexualités (au pluriel), etc. pour recouvrir ces différents rapports sociaux qui ne sont pas équivalents à l’homosexualité dans le sens qu’on lui attribue couramment aujourd’hui.

J’en profite au passage pour dégommer l’argument récurrent, censé être pro-LGBT, selon lequel « l’homosexualité a toujours existé ». Non l’homosexualité n’a pas toujours existé… et l’hétérosexualité non plus [2]. Par contre des formes d’homoérotisme et d’hétéroérotisme ont toujours existé, oui. C’est une nuance qui a son importance.

Demander si on naît homo ou bi n’a pas plus de sens à mes yeux que de demander si on naît sodomite ou inverti. L’homosexualité, la bisexualité, l’hétérosexualité sont des choses bien trop situées culturellement pour qu’on naisse avec.


En conclusion

C’est important d’être lucide sur nos motivations quand on s’interroge sur le caractère inné ou acquis de l’orientation sexuelle. Il y a vraiment une dimension politique dans cette question qui est trop souvent évacuée.

C’est comme ça qu’on se retrouve avec des chercheurs en biologie (majoritairement hétéros) qui se cachent derrière leur prétendue « curiosité scientifique » pour ne pas interroger leurs biais et pour ne pas avoir à reconnaître la portée politique de leurs travaux [3].

Dans le même temps, des LGB utilisent la rhétorique born this way comme stratégie militante, pas forcément très consciemment d’ailleurs. « Je suis né homo/bi », c’est une tactique qui se base sur (et qui entretient) une mauvaise compréhension des notions d’inné et d’acquis. Ce n’est pas parce que quelque chose est acquis que c’est choisi. Et quand bien même ce serait choisi d’ailleurs, où est le problème ? Je n’aime pas du tout l’implication « je n’ai pas choisi d’être homo donc, ça va, je mérite d’être accepté comme je suis », je trouve ça profondément dérangeant et politiquement contreproductif.

[1] Un article qui traite de cette question (avec un focus sur la bisexualité) : Paul, J. P. (1985). Bisexuality: Reassessing our paradigms of sexuality. Journal of Homosexuality, 11, 21-34.

[2] Une lecture indispensable sur la construction de l’hétérosexualité : L’invention de l’hétérosexualité de Katz (1995 pour la version originale, 2001 pour la traduction).

[3] Sur ce thème, le chapitre « Sexual Orienteering » dans Brain Storm (2011) de Jordan-Young est vraiment passionnant. Je n’ai pas eu l’occasion de le lire en entier encore mais le livre Forms of Desire: Sexual Orientation and the Social Constructionist Controversy (1990, Stein) me semble être un bon complément.

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« Mais, et l’inceste consenti alors ? »

[TW inceste, pas de description de violences]

Quand je cherche des fanfics, des séries, de la fiction au sens large, je tombe parfois sur des récits d’« inceste consenti » sans l’avoir vu venir.

Quand je cherche des contenus érotiques, il m’arrive au détour d’un clic ou au fil des pages de me retrouver face à du « roleplay d’inceste ».

Quand je cherche des ressources pour gérer les conséquences de l’inceste ou pour réfléchir au sujet selon une perspective féministe, je tombe encore une fois malgré moi sur des histoires d’« inceste consenti ». J’en parlais notamment ici.

Et quand je me mets dans une position de vulnérabilité pour discuter publiquement de comment mon vécu d’inceste complique ma vie, on vient me demander mon avis sur l’« inceste consenti » dans mes mentions sur Twitter ou les commentaires de mon blog ?

Comprends, lecteur/trice, qu’à la longue, je sois un peu outrée. Au bout de la cinquième, la dixième, l’énième fois que l’« inceste consenti » revient sur le tapis, ça commence à m’interroger. Qu’est-ce qui vous pousse tous, là, collectivement (féministes incluses !!!), à toujours tout ramener à l’« inceste consenti » quand dans l’immense majorité des cas l’inceste renvoie purement et simplement à des violences sexuelles commises sur des mineur-e-s par un membre de leur famille ? Qu’est-ce qui vous laisse croire que c’est approprié de demander à une victime d’inceste de s’épancher sur les situations où « peut-être c’est pas si grave, hein, au fond, quand on y réfléchit » ?

Je vais le dire une bonne fois pour toute : j’en ai rien à taper de l’« inceste consenti ». A supposer que ça prenne place entre deux personnes suffisamment âgées, aptes à consentir, dans un cadre sain, sans rapport d’ascendance, sans rapport de pouvoir, en dehors de la famille nucléaire/proche (ce qui fait quand même beaucoup de conditions et exclue donc la grosse grosse grosse majorité des situations d’inceste) ça ne me concerne pas et surtout ça ne m’intéresse pas. Je n’ai rien à en dire.

Je ne suis pas là pour servir de caution morale à vos fantasmes ou interrogations existentielles sur l’inceste. Il est déjà assez difficile de naviguer dans un monde où mon vécu est nié, où les gens dans ma position sont réduits au silence, alors ayez un peu de décence et ne détournez pas la conversation. Ne me demandez pas d’être complice ou juge de situations qui au mieux me rendent très suspicieuse ou me mettent mal à l’aise, au pire me débectent, me révoltent et me renvoient à des souvenirs d’abus.

Je suis là pour parler de violences. Le reste, ça ne me regarde pas. Gérez vos crises de conscience loin de moi.

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La culture du viol, l’inceste et la pédophilie

[TW violences sexuelles, inceste, pédophilie ; pas de description d’actes de violence]

Cet article à propos de la prise en compte de l’inceste et de la pédophilie en milieux féministes vient compléter un texte que j’ai écrit précédemment. Si ces questions sont traitées par des associations spécialisées (l’AIVI, Mémoire traumatique et victimologie, etc.), je constate que dans la sphère militante féministe au sens large et dans les discussions sur la culture du viol en particulier on fait encore l’impasse dessus très souvent.


Quelques chiffres

  • 20% des femmes et 5 à 10% des hommes dans le monde rapportent avoir subi des violences sexuelles durant leur enfance [source]
  • 59% des femmes et 67% des hommes victimes de violences sexuelles en France étaient mineur-e-s au moment où ils ont subi leur premier viol ou tentative de viol [source]
  • En France, environ 123 756 filles et 32 485 garçons de moins de 18 ans seraient victimes d’un viol ou d’une tentative de viol chaque année [source]
  • Parmi les personnes déclarant avoir subi des violences sexuelles, 11% des femmes et 13% des hommes rapportent que leur agresseur est un membre de leur famille. A titre de comparaison, 16% des femmes et 11% des hommes connaissent leur agresseur de vue, 15% des femmes et 21% des hommes ne le connaissent pas du tout [source].

Où est cette parole ?

Dans les milieux que je fréquente, physiquement ou sur internet, je vois des victimes de violences sexuelles s’exprimer sur leur vécu et/ou réfléchir à la question de la culture du viol. Ce que je remarque c’est qu’on est encore très loin de six femmes sur dix parlant de violences subies avant l’âge adulte et très loin également d’une victime sur dix parlant d’inceste. Les violences faites aux garçons sont certes moins fréquentes mais pas non plus inexistantes et sont aussi très peu discutées…

On a déconstruit le fait que le viol serait un sujet inconvenant, trop intime ou glauque pour être abordé publiquement, mais l’inceste et la pédophilie restent manifestement une source de malaise même entre nous. A un certain niveau, il me semble que ces thématiques sont envisagées en milieux féministes un peu comme le viol « simple » est considéré en dehors de ces milieux : il s’agirait d’une monstruosité hors du social qu’on réduit à des situations interindividuelles exceptionnelles. Dès lors, il ne serait plus tellement nécessaire de les théoriser.

Une amie m’a par exemple racontée être tombée il y a quelques années sur un post (supprimé depuis) sur Vie de Meuf. Une victime d’inceste y discutait de son vécu et s’était vu répondre par d’autres féministes que son récit n’avait rien à faire là, qu’il n’y avait pas lieu d’analyser ça politiquement. Si les choses sont rarement dites aussi franchement, je pense que cette anecdote illustre assez bien l’ambiance générale malgré tout.


La place de l’inceste et de la pédophilie dans les discours sur la culture du viol

Il y a une marge entre ne pas traiter en détail de pédophilie ou d’inceste parce qu’on ne maîtrise pas à fond ces sujets et tenir des propos à visée généralisante sur les violences sexuelles en prenant implicitement pour cadre de référence tout ce qui n’est pas de la pédophilie ou de l’inceste (par exemple, le viol au sein du couple, des réseaux amicaux ou militants, le date rape…).

Rappelons-le, au passage : les mythes sur l’inceste sont des mythes sur le viol. Les blagues sur le viol prennent bien souvent la forme de blagues sur l’inceste et/ou sur la pédophilie et on entend parfois ces dernières… jusque dans les milieux féministes ! La silenciation, la culpabilisation et le report de responsabilité sur les victimes ne concernent pas que des femmes adultes qui ont subies un viol par un (ex)partenaire, un ami ou une connaissance. Détailler des concepts (victim-blaming, etc.) en oubliant les enfants et les adolescent-e-s concerné-e-s, en oubliant les violences intrafamiliales, gommer les spécificités de ces situations et ériger comme normes les spécificités des violences sexuelles dans les relations entre potes, amis ou partenaires (adultes), ça revient à sortir la pédophilie et l’inceste de la catégorie « violences sexuelles ». Ça revient à dire que ce sont des violences sexuelles « moins représentatives » du patriarcat. Ça revient à faire passer le message aux victimes d’inceste et de pédophilie que quand même, bon, ils sont un cas particulier, une exception qui mérite d’être discutée à part.

Ainsi les violences sexuelles commises sur des femmes par des inconnus ne sont pas tellement plus fréquentes que les situations d’inceste et pourtant je constate qu’on s’étend bien plus longuement sur le harcèlement de rue quand on veut expliquer la culture du viol que sur les dynamiques intrafamiliales. C’est un choix à questionner, à mon avis.

Il est indispensable de garder en tête que la culture du viol s’inscrit aussi dans un contexte de domination des adultes sur les enfants, notamment de domination parentale – en particulier paternelle, en particulier sur les filles et les adolescentes. Les rapports hommes/filles et dans une moindre mesure homme/garçon, les rapports père/enfant, frère/sœur, etc. renseignent sur la culture du viol et ne doivent pas être écartés. Les injonctions du type « ne pas mettre les adultes dans l’embarras en dénonçant » ou « protéger l’image de sa famille » ne sont pas des injonctions moins « typiques » que d’autres qui disent « force-toi car un homme est en droit d’attendre du sexe de sa compagne » ou « souris quand un inconnu dans la rue commente ton physique ». Chacune renvoie à une facette particulière de la culture du viol. Ce que l’inceste et la pédophilie nous apprennent sur le fonctionnement de celle-ci est trop important pour qu’on balaye ces sujets sous le tapis.

Si on veut aider les victimes il est grand temps qu’on légitime leur parole dans toutes les communautés féministes (pas seulement dans les associations apportant des informations sur les démarches judiciaires possibles !). Il est grand temps qu’on replace inceste et pédophilie dans les théories générales sur les violences sexuelles.

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La Famille Normale et les violences intrafamiliales

[TW mentions de violences diverses]

Il y aurait les Familles Normales et puis il y aurait Les Autres, celles où il se passe des choses graves et monstrueuses, comme la violence domestique ou l’inceste.

Quand on considère avoir grandi dans une Famille Normale, Les Autres sont différents, abstraits, fantasmés. On les trouve dans la rubrique faits divers ou au journal télévisé. Ou bien « dans les quartiers ». Ailleurs, en tout cas, loin. On se dit qu’il doit y avoir des « tares », quelque chose de mauvais dans « les gènes » ou dans « la culture ». Ce serait au choix : la maladie mentale, l’addiction, la pauvreté, le manque d’éducation ou de moralité. Un truc flagrant, en tout cas, et qui aurait tout déterminé.

Il ne vient pas à l’idée de ceux qui vivent dans des Familles prétendument Normales que « Les Autres » pensent être Tout à Fait Normaux, eux aussi. Si c’était le cas il leur faudrait commencer à examiner leur propre famille pour déterminer si cette Normalité est illusoire ou avérée. Évidemment, personne n’a envie de faire ça.

Le truc c’est qu’il n’y a pas de distinction tranchée entre les Familles Normales et Les Autres. Pas de radar qui bipe sans équivoque à proximité des auteurs de violences. Pas de courrier officiel qui certifie : « Votre famille est (dys)fonctionnelle ».

Il y a des familles.

Et il y a un continuum de violences, allant du commentaire dénigrant occasionnel aux injures répétées aux agressions physiques et/ou sexuelles.

Il y a des raisons complexes et sociales qui expliquent ces violences. Il y a des facteurs multiples qui peuvent les réduire ou les aggraver.

Si on veut lutter contre les violences intrafamiliales, il faudra commencer par briser ce mirage de la Famille Normale car c’est là que le déni prend sa source.

Je ne pouvais pas être victime d’inceste, après tout, puisque ma famille est Normale, n’est-ce pas ? Je le vois bien avec mes parents : j’ai dénoncé la tentative de viol que j’ai subie mais rien n’a changé. « Qu’y-a-t-il à changer puisqu’on est Normaux ? me diraient-ils. On n’est pas comme ces Autres chez qui ils se passent des Choses. »

Lecteur, lectrice qui me lit : non, ta famille n’est pas Normale. Et même en admettant qu’elle puisse l’être, comment pourrais-tu être sûr-e d’avoir, toi, toutes les informations en main pour statuer ? Dans le doute, mieux vaut laisser la porte ouverte à la remise en question. Ça rendra la vie des victimes de violences un peu moins difficile, s’il s’avère qu’il y en a dans ton entourage familial.

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Hors du placard

[TW mentions de violences physiques et sexuelles intrafamiliales, lesbophobie]

Tu peux être out depuis des années et toujours porter en toi une espèce de honte diffuse.

C’est une chose de dire à sa mère qu’on aime les meufs (et les mecs). C’en est une autre de lui dire avec assurance « je suis bisexuelle » autant de fois qu’il est pertinent de le faire pour vivre en étant soi-même. Je le répète ailleurs sans souci, mais dans ma famille c’est une autre affaire. Je ne parle pas des butches qui attirent mon regard, des amis hétéros décevants, des injures, de la peur, de la violence, de mes espoirs pour le futur, de ce blog et de mes écrits, de la communauté, de la sous-culture LGBT ou du militantisme. Je reste réservée, comme détachée de ma propre existence et de mes propres émotions. Je laisse tout ça à la porte lorsque je leur rends visite.

Je ressens toujours ce besoin de compenser, si je suis trop visible ou trop vocale. Je minimise, j’arrondis les angles, je reste discrète et positive. J’ai tondu mes cheveux mais je fais attention à mes vêtements. Je ne m’inclus pas dans un « nous », je ne leur dis pas que ma famille ce sont ceux qui comprennent. Je ne leur dis pas qu’ils ne me comprennent pas, qu’ils n’ont même pas une vague idée de qui je suis.

Je ne crache surtout pas sur les hommes, je ne parle pas des porcs qui demandent s’ils « peuvent participer », ni des enflures qui te hurlent leur haine dessus en pleine rue. On me répondrait qu’ils ne sont pas tous comme ça, ce que je sais déjà. Ils ne sont pas tous comme ça, mais faudrait voir à pas se voiler la face non plus sur la violence masculine omniprésente là-dehors.

Rien que dans ma famille : deux hommes m’ont menacée de coups, un a tenté de me violer, un autre m’a balancé sa lesbophobie à la gueule gratuitement parce qu’il était fâché contre moi. Je ne parle pas de tout ça non plus.

Je ne parle pas du fait qu’aimer les femmes, malgré toutes les difficultés que ça peut engendrer, est une libération, une chance, un répit, une bénédiction. Je ne leur dis pas à quel point je ne regrette rien, à quel point je me suis trouvée.

Par moments, j’ai honte de ne pas être celle qu’ils auraient préféré que je sois – même s’ils ne le diront jamais aussi franchement. Ensuite j’ai honte d’avoir honte. J’ai honte d’en être encore là, avec mon silence et mes ruminations. J’ai honte de ma famille, honte de me demander ce que je peux révéler de moi aux enfants. J’ai honte de ma mère qui n’a pas dit à son frère que j’étais bie et j’ai honte de lui avoir laissé croire que j’étais hétéro la dernière fois qu’on s’est vu. J’ai honte de ne pas avoir la force de me construire la vie que je veux vivre.

Et je m’interroge : « Combien de pas ai-je fait hors du placard ? Est-ce que j’en suis seulement sortie ? Si c’est le cas, pourquoi est-ce que j’ai toujours l’impression de me cacher dans le mensonge et l’omission ? »

Il m’aura fallu du temps pour comprendre qu’un coming out c’est un début, pas un aboutissement.

Je me demande si un jour je serai complétement débarrassée de la honte.

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« Est-ce que tu as porté plainte ? »

[TW violences sexuelles ; pas de description de violences à proprement parler]

Quand une victime de violences sexuelles s’exprime sur son vécu, c’est généralement la première question qui va lui être posée, une question qui très vite ne manque pas de se transformer en injonction (« Tu devrais porter plainte ! »).

Je vais lister ici les raisons pour lesquelles cette focalisation sur la plainte est au mieux indélicate, au pire carrément nuisible.

1) Pour commencer, la question de savoir si une victime a porté plainte ou non ne vous concerne pas. Si elle a envie d’en parler, elle en parle. Sinon elle ne vous doit aucune information sur le sujet.

2) Il est très possible que l’urgence soit ailleurs. La priorité pour la victime peut être notamment de : couper tout contact avec son agresseur (encore faut-il disposer de ressources financières, d’un logement qui ne soit pas connu du perpétrateur ou d’un hébergement sûr), être crue et recevoir du soutien, gérer les conséquences des violences qui peuvent être très handicapantes au quotidien (état de stress post-traumatique, dépression, anxiété…). Le dépôt d’une plainte pourra éventuellement venir ensuite.

3) La majorité des victimes est au courant que porter plainte est une option… au hasard parce que tout le monde est obsédé par ça ? Ne vous imaginez pas que l’idée ne nous a jamais effleuré-e-s, c’est un peu insultant.

4) Beaucoup de victimes ne sont pas en état pour ça. Un procès, ce n’est pas une partie de plaisir. Ça demande du temps, de l’argent, de l’énergie et des ressources émotionnelles. Ça demande d’être capable de raconter en détails ce qu’il s’est passé, d’être capable de se retrouver dans la même pièce que son agresseur et de l’entendre nier. Ça demande d’être préparée psychologiquement à voir sa parole être remise en question et son passé fouillé et décortiqué. Quand on n’a pas les moyens de faire face à tout ça, on sait parfaitement se culpabiliser tout-e-s seul-e-s. Ce n’est vraiment pas la peine d’en rajouter.

5) 90% des victimes de violences sexuelles connaissent leur agresseur [source] : il peut s’agir d’un conjoint, d’un collègue, d’un membre de la famille, d’un ami d’ami, etc. Porter plainte peut avoir des répercussions sociales importantes, d’autant plus graves que les victimes sont déjà souvent fragilisées socialement. En plus de ça, elles peuvent subir des pressions de la part de l’agresseur, de connaissances partagées ou de proches en commun pour les inciter à renoncer aux poursuites. Si vous ne connaissez pas le contexte, le mieux est encore d’envisager le pire et de ne pas mettre plus de pression sur le dos des victimes.

6) Il faut bien avoir conscience de la double contrainte à laquelle se heurtent les victimes de violences sexuelles (ou de violences sexistes en général, d’ailleurs !). D’un côté elles « doivent » dénoncer, porter plainte et seront jugées peu crédibles si elles ne le font pas. De l’autre, si elles le font, elles seront mises en doute, critiquées, jugées responsables des violences qu’elles ont subies ou verront lesdites violences minimisées. En définitive, qu’elles portent plainte ou non, il y aura toujours du monde pour leur dire qu’elles ont pris la « mauvaise décision ».

7) Souvent une plainte n’a aucune chance d’aboutir car la victime n’a pas (assez) de preuve(s). On ne va pas porter plainte juste pour le principe vu le coût que ça implique (je vous renvoie au point n°4). C’est une situation déjà suffisamment déprimante comme ça. Nous foutre le nez dans notre impuissance, ça n’aide pas.

8) Porter plainte n’est pas le « devoir moral » des victimes. Si vous voulez parler de devoir moral : ne pas violer des gens en est un. Nous n’avons pas de « responsabilité » ici, précisément parce que nous n’avons pas choisi d’être agressés. Si nos agresseurs violent encore, ce sera de leur faute, pas de la nôtre. Nous accuser de les protéger, voire de collaborer avec eux (parce que c’est bien ça qui se cache derrière cette idée de « devoir moral ») c’est juste abject. Foutez donc la paix aux victimes et allez emmerder les violeurs, pour changer.

9) Parmi les répondant-e-s à l’enquête Impact et prise en charge des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, 82% ont mal vécu le dépôt de plainte, 89% ont mal vécu le procès et 81% estiment que la justice n’a pas joué son rôle [source]. Ce qui revient dans beaucoup de témoignages c’est que la police n’est pas suffisamment formée à l’accueil des victimes [vous pouvez lire des témoignages ici ou par exemple]. Pas la peine de rappeler aux victimes qui ont porté plainte (ou voulu le faire avant de renoncer) à quel point c’était, dans bien des cas, éprouvant et/ou inutile.

10) Cette focalisation sur le judiciaire témoigne d’une totale naïveté. Si vous voulez aider les victimes de violences sexuelles, commencez donc par arrêter de prétendre que porter plainte est la solution miracle quand dans les faits ça ne l’est pas (cf. point précédent). Soutenir les victimes de violences c’est avoir conscience que le système judiciaire est à cet égard mal foutu, insuffisant, voire carrément injuste. C’est garder en tête que la voie légale a ses limites, qu’on vit avec les répercussions des violences, qu’on ne s’en débarrasse pas magiquement grâce à une plainte.

11) Demander « est-ce que tu as porté plainte ? » vous donne peut-être l’impression d’aider mais en réalité ne vous coûte rien et ne fait aucune différence pour la victime. Demandez plutôt : « Qu’est-ce que tu envisages pour la suite ? Est-ce que je peux aider d’une manière ou une autre ? ». Car, oui, vous pouvez aider. Par exemple, vous pouvez (selon ce qui est approprié dans une situation donnée) : écouter sans juger, être présent/accompagner, proposer (pas imposer !) des options à une victime, reprendre vos potes qui font des blagues sur le viol, héberger en urgence une personne qui subit des violences à son domicile, transmettre des coordonnées utiles (associations d’aide aux victimes, professionnels de soin spécialisés sur le sujet…), donner de l’argent à des associations, lire et partager des ressources sur les violences et les conséquences psychologiques, physiques, sociales ou matérielles qui en découlent, etc.

12) Nous pousser à porter plainte si on n’est pas prêt-e ou si on n’en a pas envie constitue à mon sens une violence supplémentaire. La décision de porter plainte ou non appartient à la victime et à elle seule, comme toutes les décisions relatives à la gestion des violences qu’elle a subies. Personne n’est mieux placé qu’elle pour savoir ce dont elle a besoin. C’est à la fois une malédiction (souvent on n’a juste pas envie de gérer tout ça !) et une opportunité pour aller mieux, s’affirmer, faire valoir ses choix, ses désirs, ses limites – toutes ces choses qui ont été piétinées par l’agresseur. Il est crucial de laisser ce pouvoir de décision entre les mains de la victime.

13) Certaines victimes sont pour abolir les prisons et privilégier des stratégies alternatives de lutte contre les violences sexuelles. Je pense pour ma part que si on veut se saisir du problème dans sa globalité et proposer des solutions satisfaisantes pour une majorité de victimes, il faut effectivement se dégager du prisme judiciaire. Il faut réintroduire la société, le collectif et aussi la sensibilité unique et les besoins spécifiques de chaque victime dans la prise en charge des violences. C’est ce qui manque cruellement à l’heure actuelle. Plus que de voir mon agresseur condamné, j’ai besoin de savoir que je peux évoluer dans un environnement où je ne vais pas sans cesse être confrontée à son existence – et je ne peux pas faire cela sans une participation active de mon entourage familial. Me demander si j’ai porté plainte, c’est un peu comme me demander si j’ai pris une aspirine pour soigner ma scoliose… l’intention est mignonne, j’imagine, mais complètement à côté de la plaque.

Il y aurait probablement d’autres raisons à ajouter à cette liste mais je pense qu’avec ça j’ai déjà plus ou moins couvert l’essentiel.

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